Les 18 et 20 mars 2021, l’Ocean Viking a porté secours à deux embarcations en détresse au large des côtes libyennes. Le bateau de l’ONG SOS Méditerranée a recueilli à son bord 116 personnes, majoritairement originaires d’Afrique subsaharienne, qui fuyaient la Libye et qui tentaient de rejoindre clandestinement les côtes européennes.Cette traversée est l’une des plus dangereuses au monde. Depuis 2014, plus de 20 000 personnes sont mortes en tentant de gagner l’Europe par la Méditerranée, la majorité en Méditerranée centrale, au large de la Libye. Alors qu’est-ce qui pousse des milliers de personnes à se lancer dans ce dangereux périple ? Récits de migrants recueillis à bord de l’Ocean Viking.

De notre envoyé spécial, 

Entouré de ses amis, Marius* est assis sur un petit banc en bois au milieu du pont de l’Ocean Viking. Cela fait 24 heures que cet adolescent ivoirien est à bord du bateau de SOS Méditerranée. Le bateau pneumatique sur lequel il se trouvait avec 105 autres personnes a été secouru le 20 mars alors qu’il était en détresse au large des côtes libyennes. Deux jours plus tôt, dix autres personnes avaient également été secourues.

À ce stade-là, l’Ocean Viking n’a pas de destination finale : il est dans l’attente de l’attribution d’un « lieu sûr » par les autorités maritimes pour permettre le débarquement des rescapés. Mais la Libye ne pouvant être considérée comme tel, les passagers de l’Ocean Viking voient se refermer cette page de leur vie : c’est la fin d’une période décrite comme « un calvaire », « un enfer ».

Marius n’a que 17 ans mais cela fait plusieurs mois déjà qu’il est sur les routes. Il ne se souvient pas avec certitude de la date de son départ de Côte d’Ivoire mais ses motivations restent très présentes : « Je suis d’une famille très pauvre. Je suis parti à l’aventure pour l’aider, pour alléger les souffrances de ma maman », explique-t-il. Un projet qu’il a monté seul : sa mère y était opposée, elle voulait qu’il reste en Côte d’Ivoire. Mais lui jugeait que sa meilleure chance de pouvoir lui venir en aide était de partir en Europe. Une nuit, il s’est donc levé alors que tout le monde dormait et il a pris la route. Ce n’est qu’arrivé au Mali qu’il a appelé sa mère : « Elle ne pouvait alors plus me retenir ».
Mort étouffé
Comme une cinquantaine d’autres personnes secourues en mer par l’Ocean Viking, Marius, bien que mineur, a affronté seul les épreuves de cette route migratoire, sans être accompagné par un parent. Et les difficultés n’attendent pas la Libye. Pour Alpha, un Guinéen âgé de 16 ans, elles ont commencé à Gao, dans le nord du Mali : « Quand on est arrivé là-bas, c’est devenu catastrophique. Aux barrages, les militaires ne veulent pas de ta pièce d’identité. Ils veulent de l’argent : 5 000 francs CFA (7,60 euros). Et il y avait plus de vingt de barrages comme ça », se souvient-il. « Si tu ne payes pas, on ne te laisse pas passer. »

 

Tassé dans un camion faisant route vers l’Algérie avec une cinquantaine d’autres personnes, Alpha est ensuite tombé sur des barrages tenus par des Touaregs. « Ils étaient armés, ils nous fouillaient, nous frappaient. Et si tu ne payes pas, on te fait faire demi-tour », raconte-t-il. Ces mauvais traitements et extorsions se sont poursuivis aussi dans le sud de l'Algérie. « Mais c’est quand on est entré en Libye que le calvaire a commencé. C’était pire que ce qu’il s’était passé dans le désert. Ils nous ont serrés comme des sardines dans une voiture : quatorze personnes dans un véhicule de six places. On pouvait parcourir ainsi plus de 100 ou 200 kilomètres », relate l’adolescent. Un des passagers, étouffé, a succombé durant ce trajet. « On a mis le corps dans le coffre », poursuit Alpha.

Petit à petit, Alpha a traversé le pays et atteint la côte. Il est arrivé à Tripoli où les migrants passent en général plusieurs mois, parfois plusieurs années, avant de pouvoir traverser. Lui se dit chanceux car il n’a passé que quelques semaines sur place ; en général, les séjours en Libye se mesurent plutôt en mois. Des mois de vie dans la peur. « Nous sortions en groupe pour aller chercher du travail. Et on se cachait dès qu’il y avait une grosse cylindrée qui apparaissait. Tous les gens qui circulent en grosse cylindrée sont des bandits. S’ils nous attrapent, ils nous envoient dans des camps. Et si la police attrape les migrants, elle va les vendre aux bandits : c’est comme une marchandise. »
Enlèvements et rançons
Les femmes, elles, ne sortent pas et comptent sur la solidarité des autres migrants africains pour survivre. « Si tu sors, les jeunes Arabes vont te kidnapper, te faire du mal et t’abandonner », affirme Sirée, une Guinéenne de 16 ans partie avec ses deux sœurs. « Nous restions tout le temps à l’intérieur, couchées. Ce sont les hommes qui sortaient et qui rapportaient la nourriture quand ils avaient un peu d’argent. On essayait d’économiser la nourriture », témoigne-t-elle. Assise sur un banc au milieu d’un groupe de femmes, plongée dans la lecture d’un livre, l’adolescente semble assez réservée. Dans son récit, ses mots sont pesés, mesurés. Mais elle conclue d’un lapidaire : « La vie là-bas, vraiment, c’est de la merde ».

La peur de l’enlèvement par des groupes armés tient les migrants au ventre en permanence : la captivité fait partie du récit de tous les non-Libyens rencontrés sur l’Ocean Viking. Et l’âge ne protège en rien. Aujourd’hui âgé de 17 ans, Mamadou a connu cinq fois la captivité en Libye. Et tous les témoignages relatent des successions de mauvais traitements. Les migrants dorment à même le sol, sans couverture ni natte ou matelas, dans des pièces bondées. Les portions de nourriture sont extrêmement restreintes : parfois, un morceau de pain pour la journée. L’eau est rare également. « Et quand ils préparent les repas, ils mettent des somnifères dedans pour vous endormir. Ensuite, ils viennent pour violer les filles », assure Syrée dont l’une des sœurs a connu la captivité.

« On nous traite comme des esclaves », assure pour sa part Mamadou. « Quand vous dites que vous êtes malade, on vous envoie au sous-sol. Si vous demandez ce que vous avez fait, on vous frappe. Il y a beaucoup de migrants qui sont devenus fous. » Pour sortir, deux options s’offrent aux captifs : l’évasion, rare, ou le paiement d’une rançon. « Si tu n’as pas d’argent, tu meurs en prison », déclare Mamadou qui dit avoir payé 6 millions de francs guinéens (500 euros) pour être relâché.
Torture, décès et règne de l’arbitraire
L’argent doit être rassemblé auprès de la famille, des amis. Et pour faire pression, les personnes détenues sont torturées alors que leurs proches sont au téléphone. Parfois, ceux-ci reçoivent des photos de ces séances. « On m’a attaché, frappé, électrocuté », se souvient Moussa. Le corps de cet adolescent guinéen porte les stigmates de ces actes : il a des cicatrices dans le dos. « Une fois, alors que j’étais attaché et qu’on versait de l’eau sur moi, je me suis dit que dans deux à trois jours, j’allais rejoindre ma grand-mère décédée. J’en étais sûr. Car j’étais déjà tombé trois fois dans le coma : je ne mangeais plus, je vomissais, j’étais devenu faible. »

Dans ces centres, la mort est fréquente. Mamadou avait quitté la Guinée avec un de ses amis d’enfance. Tous deux ont été détenus ensemble. « Mais lui n’a pas supporté », se souvient l’adolescent : « Nous n’avions pas de place, nos habits étaient mouillés. On avait froid. Quand j’ai signalé que mon ami était malade, on m’a tapé avec le fusil. Malheureusement, il n’a pas tenu ».

 

Alors que l’Ocean Viking approche des côtes italiennes, Abdellaï Doukoure, lui, a le cœur qui se serre. Pour ce Libérien, le cauchemar libyen ne s’achève pas là. Arrêté lors de son arrivée en Libye, il a été envoyé dans un centre de détention. Il a réussi à s’en échapper mais pas sa femme, alors enceinte et qui a depuis accouché. Il a tenté d’obtenir la libération de son épouse et de sa fille : « J’ai donné de l’argent mais ils ont pris l’argent et ne les ont pas libérées. Ce sont les hommes arabes qui ne l’ont pas laissé partir », assure-t-il, la gorgé nouée par l’émotion.
Loi des armes
Tous les récits désignent ces centres de détention comme des lieux où seule la loi des armes compte. Les droits les plus basiques sont bafoués. « Quand nous avons été arrêtés, tout le monde disait être prêt à accepter le rapatriement. La manière dont on torture les gens là-bas fait que tu préfères être renvoyé dans ton pays. Mais les Libyens n’acceptent pas aussi facilement », affirme Ousmane, détenu deux fois en sept mois, dont une fois dans une prison gouvernementale.

Dans le monde du travail également, la loi des armes prime. Beaucoup d’hommes travaillent dans la construction, sur les chantiers. « Mais tu peux abattre une grande quantité de travail et souvent, l’employeur ne te donne pas ton argent », raconte Felix, un jeune Ivoirien âgé de 15 ans qui montait des briques sur les chantiers. « Si tu réclames ton argent, il rentre dans la maison chercher son fusil. Si tu es encore là quand il sort, il peut te tirer sur le pied. Ou sur toi. Donc s’il rentre, tu préfères partir. »
L’impossible accès aux soins
La situation illégale de ces migrants complique également l’accès aux soins. À Tripoli, Fatoumata a tenté de chercher une prise en charge médicale pour sa fille de six ans, atteinte de drépanocytose. La maladie, doublée de la crainte d’une excision, est l’une des raisons du départ de cette mère : elle voulait offrir à sa fille des soins. En Libye, l’état de santé de Kadi s’est dégradé, son pied était paralysé. « Elle avait besoin d’une transfusion sanguine », explique Fatoumata. « Mais dans cinq hôpitaux, on a refusé de nous prendre. On nous a dit que comme nous étions noirs, sans papier, on devait d’abord payer 500 dinars. »

Faute de moyen, Fatoumata est rentrée dans l’appartement qu’elle partageait avec d’autres migrants. Elle a finalement soigné sa fille à l’aide de médicaments traditionnels offerts par son colocataire camerounais. Kadi s’est remise. Mais pour beaucoup, l’issue est plus tragique. Cinq ONG de défense des droits de l’Homme, une libyenne et quatre internationales, ont recensé la mort d’un jeune Somalien de 19 ans faute « de soins appropriés ». « Son cas tragique n’est évidemment pas le premier dans lequel un déni du droit à la santé a provoqué la mort d’un demandeur d’asile », écrivent les organisations dans un communiqué, réclamant une enquête sur l’absence de soins pour les non-Libyens.
« Dans chaque maison, chaque voiture, il y a une arme »
Mais les conditions de vie en Libye poussent également certains Libyens à quitter le pays. Le 18 mars, SOS Méditerranée a secouru un petit bateau en fibre de verre transportant dix candidats à l’exil originaires de Zouara dans l’ouest de la Libye. Ils se présentaient comme un groupe d’amis : deux familles avec enfants et deux célibataires, tous berbères. Ils préparaient leur départ depuis plusieurs mois. Ils avaient acheté ensemble ce petit bateau à la fin de l’été et attendaient des conditions de navigation favorables.

Contrairement aux ressortissants d’Afrique subsaharienne, eux sont capables de sentiments positifs à l’égard de la Libye. Alors qu’il s’éloignait des côtes libyennes, Aleen regardait sur son téléphone des photos. Le quadragénaire est un photographe amateur mais les clichés qu’il passait en revue sur son téléphone n’étaient pas ceux qui avaient le plus de valeur esthétique : il regardait sa chambre, son bureau, un groupe d’amis, son chat et même quelques photos de repas. Moins de 48 heures après son départ, il était pris de nostalgie. Mais aucun regret : « La Libye, c’est fini », martèle-t-il. « Je l’aime mais la vie y est difficile. C’est tout le temps la guerre, des morts. Les petits enfants ont des armes. Dans chaque maison, dans chaque voiture, il y a une arme. Il n’y a qu’une seule loi en vigueur en Libye, c’est la loi des armes. »

Mourad et Sahar ont quitté la Libye en famille : ils ont trois enfants, âgés de 9 à 13 ans et pour eux rester ne permettait pas de leur offrir un avenir. « Il n’y a pas de système de santé, pas d’éducation. Les enfants vont à l’école mais il n’y a pas de bonne école. Il n’y a pas d’hôpitaux non plus. La seule chose qu’il y a, ce sont des problèmes », juge le mari affirmant que « la seule solution, c’est l’Europe ». « En Europe, il y a la sécurité, il y a un système éducatif. Nous voulons aller dans un endroit qui sera bien pour les enfants », ajoute sa femme à ses côtés.
La fuite
Le départ de Libye s’organise comme une fuite ; clandestinement, de nuit pour gagner en discrétion. Le groupe d’amis libyens s’était organisé de manière autonome, en achetant leur propre bateau. Mais les non-Libyens, eux, ont eu recours aux services d’un passeur. Il s’agit d’un Libyen avec lequel ils entrent en contact par le biais d’un intermédiaire : « Un ami africain qui parlait l’arabe », explique Felix, le jeune Ivoirien. « C’est lui qui a donné mon argent au Libyen », poursuit-il. L’adolescent dit avoir payé 550 0000 FCFA, plus de 800 euros. « Et quand les sommes réunies sont suffisantes, il va acheter le bateau. »

Là encore, les migrants se retrouvent confrontés à la violence et à la peur. Alpha se souvient du moment où le passeur leur a donné le signal du départ. « Quand on est venu pour nous dire que c’était le moment du départ, nous n’étions pas contents », se souvient Alpha. « Nous avions regardé la météo : elle n’était pas bonne. Mais comme le bateau était déjà monté, (le passeur) voulait qu’on bouge. On n’avait pas le choix. Il disait :"faites vite, faites vite". Si tu dis que tu ne pars pas, il va te tuer. »

Le bateau pneumatique a donc pris la mer au milieu de la nuit. Et pour ses passagers, la première crainte était d’être rattrapés par les garde-côtes libyens : selon l’office internationale des migrations (OIM), plus d’un tiers de ceux qui ont tenté de quitter clandestinement la Libye l’an dernier ont été interceptés par les forces libyennes, soutenues par l’Union européenne, et renvoyés de force dans le pays. Cette politique de l’Union européenne suscite beaucoup de critiques. Car de retour en Libye, les migrants sont alors emprisonnés et soumis à nouveau à de mauvais traitements. L’OIM demande ainsi à Bruxelles et aux États-membres « des mesures urgentes pour mettre fin aux refoulements, aux expulsions collectives et à l'usage de la violence contre les migrants et les réfugiés, y compris les enfants, aux frontières extérieures terrestres et maritimes de l'UE ».   
Trou dans le bateau
La traversée est également éprouvante et périlleuse. A 106 personnes dans un bateau pneumatique, les uns et les autres sont assis sans pouvoir bouger, dans le froid, secoués par les vagues et sans pouvoir se déplacer pour soulager des besoins naturels. Et au fur et à mesure de la traversée, l’état du bateau se dégradait. « À un moment donné, les gens qui étaient derrière ont signalé que le bateau avait un petit trou, que l’air sortait. Certains ont essayé d’envoyer de la colle. Et on a dit aux gens de se pousser plus devant pour éviter que le bateau ne se renverse sur le côté endommagé », témoigne Sirée, la jeune Guinéenne.

Vers 4 heures du matin, une alerte a été donnée par téléphone satellite à l’ONG AlarmPhone. Celle-ci est transmise aux autorités maritimes locales et à l’Ocean Viking. Mais pendant plusieurs heures, le voyage se poursuit sans que rien ne se passe. Et l’angoisse grandissait : « Je me suis levé et on ne voyait rien à l’horizon. Je me suis dit que c’était la fin pour moi. Je ne faisais que des prières. J’ai demandé pardon à Dieu pour qu’il m’accorde le paradis : j’avais un désespoir total », se souvient Alpha.

En milieu de matinée, un bateau apparaît au loin. A ce moment-là, il n’est pas identifié. « On pensait que c’était un bateau de commerce ou le bateau des Libyens », dit Alpha. Les passagers débattent alors de la démarche à adopter. Certains ne veulent pas courir le risque d’être arrêté par des forces libyennes : « Je préfère mourir en mer plutôt que retourner en Libye », assure Oscar. Mais pour d’autres, l’état du bateau oblige à tenter sa chance avec le navire à l’horizon. Finalement, un vote décide de la marche à suivre : l’embarcation pneumatique décide d’aller à la rencontre de l’autre bateau. Celui-ci est en fait l’Ocean Viking.
« Même à mon pire ennemi »
Le nom Ocean Viking est connu parmi les migrants et il est synonyme de sécurité. Petit à petit, les uns et les autres réalisent que la Libye est derrière eux. Personne n’exprime de regret d’être parti de chez soi. Rester n’était pour eux pas une option. Mais l’épreuve libyenne laisse des traces : « C’est ma fille qui m’a donné le courage. Même mon pire ennemi, je ne lui souhaite pas de venir sur la route de la Libye », affirme Fatoumata. Il faut avoir la volonté chevillée au corps, juge pour sa part Moussa qui a frôlé la mort : « On dit vouloir, c’est pouvoir. À cœur vaillant, rien n’est impossible ». L’adolescent a inscrit ses mots sur un tableau noir mis à disposition des personnes secourues dans l’abri des hommes. Comme une revanche sur les sévices endurés.

Devant l’Ocean Viking, l’Italie se dessine. Accoudé au bastingage, Marius est soulagé : « Je me sens mieux », dit l’adolescent parti de chez lui, en Côte d’Ivoire, en pleine nuit. Avec l’arrivée imminente, les rêves reprennent forme. « Je veux faire des études. Parce que quand j’étais petit, ma maman ne m’a pas mis à l’école ; elle n’avait pas les moyens ». En arrivant en Europe, Marius veut donc apprendre à lire et à écrire. Puis se mettre à travailler pour envoyer de l’argent à sa mère. Un rêve d’une vie simple mais loin de la misère et de la souffrance.

  • Par souci de protection des mineurs, certaines identités ont été modifiées