Joe Biden se déplace en Géorgie ce mardi 15 décembre pour faire campagne auprès de Raphaël Warnock et Jon Ossof, candidats démocrates au Sénat. Le scrutin qui se tiendra le 5 janvier prochain est décisif : seule une victoire de ces deux candidats permettra au président élu d’avoir une majorité à la chambre haute, indispensable pour le vote des lois qu’il entend promulguer, et pour obtenir sans encombre la confirmation des nominations aux plus hauts postes de l’administration. La Géorgie a voté en faveur de Joe Biden en novembre, avec une faible avance de 12 000 voix. L’issue de ces élections sénatoriales reste très incertaine, et les deux camps tentent de mobiliser leurs électeurs, habituellement moins enclins à voter pour ce type de scrutin que pour la présidentielle.

Christine Moore sonne chez une de voisine et recule de six pas pour respecter les consignes sanitaires.  « Certains ouvrent leur porte d’autres pas, s’ils n’ouvrent pas, je sonne une nouvelle fois et laisse des prospectus sur la poignée de la porte » explique la quinquagénaire, qui tente de mobiliser les électeurs en vue des sénatoriales du 5 janvier 2021. Dans le jardin de cette belle maison de Johns Creek, une banlieue aisée du nord d’Atlanta, une pancarte aux noms des candidats démocrates annonce la couleur politique des propriétaires.

« Nous allons sonner chez les gens enregistrés sur les registres électoraux en tant que démocrates pour s’assurer qu’ils vont bien se déplacer aux urnes. La participation sera essentielle pour l’emporter » précise Christine. La porte s’ouvre, et Katy apparaît, vêtue d’un pull bleu vif –la couleur du parti démocrate– « Bien sûr, je vais voter. J’ai demandé un bulletin de vote par correspondance et je ne l’ai toujours pas reçu, cela m’inquiète. » Christine fournit des indications, un numéro de téléphone auprès de qui l’électrice pourra se renseigner et s’enquiert : « Vous seriez disponible pour faire un peu de volontariat dans le cadre de la campagne ? » 
« Nous avons pris goût à la victoire »
Christine Moore n’est pas directement affiliée au parti démocrate. Elle fait partie d’un groupe de femmes, baptisé les « Progressistes de Johns Creek » formé fin 2016. Une dizaine d’entre elles discutent ce dimanche dans la véranda de Deborah Powell.

« Nous nous sommes rassemblées ici dans le salon après l’annonce de la victoire de Donald Trump, nous avons bu beaucoup de vin, exprimé nos frustrations, nous étions incrédules devant le résultat. Mais à la fin de cette soirée nous avons décidé de nous engager » raconte Deborah, « et ce qu’on a découvert c’est qu’il y avait beaucoup plus de démocrates à Johns Creek que ce qu’on n’aurait jamais pu imaginer. »  « Les premières fois que j’ai voté ici, hormis lors des élections présidentielles, il n’y avait même pas de démocrate sur les bulletins, il n’y avait aucun candidat pour les scrutins locaux » renchérit Katy Corral, une canadienne installée depuis une vingtaine d’années dans cette banlieue d’Atlanta, « le parti supposait qu’ici tout le monde était républicain. Aujourd'hui, notre ville est devenue un terrain disputé ».

Un autre groupe indépendant, composé d’américaines d’origine asiatique s’est aussi investi dans la mobilisation des électeurs démocrates de Johns Creek, et l’une d’entre elles, Michelle Au, d’origine chinoise a été élue au sénat de Géorgie. « Il est temps que les femmes et les minorités soient représentées dans notre État » sourit Deborah Powell, « nous avons commencé à gagner, et nous avons pris goût à la victoire.» Lors de la présidentielle de novembre, Joe Biden a devancé son adversaire de douze points à Johns Creek, tandis qu’il y a quatre ans, Donald Trump l’avait emporté avec trois points d’avance.
Le premier sénateur noir de Géorgie ?
C’est Stacey Abrams qui la première a sorti les électeurs démocrates de Géorgie de leur torpeur. L’Afro-Américaine qui a échoué de justesse à devenir la première gouverneure noire de l’État en 2018, a patiemment collecté les données démographiques de l’État, et les a comparées avec celles des registres électoraux. Via son association Fair Fight, elle a réussi à mobiliser les habitants exclus des listes ou jamais inscrits, issus des minorités ou des quartiers déshérités et susceptibles de voter démocrates. « C’est un travail qu’elle a mené pendant des années et qui a fini par payer » témoigne Andra Gillespie, professeur de sciences politiques à l’université Emery d’Atlanta « En plus d’élargir la base électorale des démocrates, elle a conduit des campagnes efficaces pour inciter les gens à voter. Combinée avec l’évolution démographique de l’État, cette stratégie a enclenché une dynamique irréversible. Les gens ont réalisé que la Géorgie n’était pas condamnée à rester dans le giron du parti républicain. »

L’église Ebenezer où prêchait Martin Luther King est fermée à cause de la pandémie de coronavirus. Plus de cinquante ans après l’assassinat du célèbre militant des droits civiques, Raphaël Warnock, le pasteur qui officie dans son église baptiste, se présente au sénat pour le parti démocrate. Des panneaux électoraux en faveur du Révérend sont visibles dans la plupart des vitrines des boutiques qui jouxtent le lieu de culte. « Si le pasteur est élu, ce sera le premier sénateur noir de Géorgie, mais il est proche du peuple, pas seulement des Afro-Américains » souligne Jerry Clarck, qui patiente en attendant son tour dans un salon de coiffure voisin, « J’apprécie aussi l’autre candidat démocrate, David Ossof, et je pense que tous les deux peuvent gagner. Ces sénatoriales sont tellement importantes. Le pays, et même le monde, regardent la Géorgie. Ceux qui aiment vraiment cet État et cette nation vont se lever et agir dans le bon sens. »  Plus loin au centre-ville d’Atlanta on retrouve les soutiens du Révérend Warnock et de Jon Ossof à un croisement : ils  agitent des panneaux sur le trottoir et alpaguent les automobilistes en musique. « Ce scrutin est aussi important que la présidentielle ! » scande Liza en dansant sur la chaussée.
Les accusations de fraude sèment le doute au sein du camp républicain
Mais pour bien des républicains, la présidentielle n’est pas terminée. Ce dimanche 6 décembre, un groupe de partisans de Donald Trump est rassemblé à Atlanta devant le parlement de l’État pour une prière à l’appel du mouvement « Stop the steal » (cessez-le vol).  Quelques individus sont venus armés. Tous estiment qu’il y a eu des fraudes massives lors de l’élection présidentielle et que Donald Trump doit, peut rester à la Maison Blanche. Eddy Tuck, vêtu des pieds à la tête aux couleurs de la bannière étoilée, a fait la route depuis Valdosta, au sud de l’État, où il a assisté la veille à un meeting du président. « C’était comme un rassemblement de victoire. Les perdants ne font pas la fête comme ça. Ils ne se réjouissent pas. On continue à se battre, il reste plusieurs options pour que le président Trump reste à la maison blanche » assure le militant, qui a aussi assisté à la réunion organisée la semaine précédente au nord d’Atlanta, au cours de laquelle Sydney Powell, ancienne avocate du président, a demandé aux électeurs de boycotter les urnes le 5 janvier pour montrer leur défiance vis-à-vis d’un système électoral qu’elle juge corrompu. « Elle a eu tort », tranche Eddy, « c’est comme si on jetait le bébé avec l’eau du bain. On votera tous pour nos deux sénateurs de Géorgie. Et même si nous ne sommes pas satisfaits de ce qui se passe, nous sommes  vraiment unis. »

Pourtant, dans la petite foule qui crie sa colère ou prie devant le capitole, on trouve des admirateurs du président qui ont renoncé à se rendre aux urnes pour ces sénatoriales. « Quel est l’intérêt de voter s’il y a de la triche ? » interroge Christian, « je connais plein de gens qui ne vont pas se déplacer si ces machines à voter ne sont pas remplacées par un système qui dépend du ministère de l’Intérieur. Les entreprises privées ne devraient pas intervenir dans les élections. » Dans la foule, Eric Warren, qui se présente comme membre de l’organisation « Tsunami rouge » (la couleur du parti républicain) fait signer une pétition qui réclame la démission du gouverneur et du secrétaire d’État de Géorgie, deux républicains coupables à ses yeux d’avoir certifié à trois reprises la victoire de Joe Biden dans cet État. « Je ne me fais pas d’illusion, il y a peu de chances que nous aboutissions, mais le parti républicain devra se purifier. Il doit y avoir de l’ordre, nous ne pouvons pas garder des élus qui valident les fraudes électorales » explique-t-il.« Les juges sont corrompus comme le parti démocrate et beaucoup de républicains. On ne va pas rentrer dans le rang, ces républicains vont devoir rejoindre notre parti, le parti de Trump, le parti de l’Amérique d’abord ! » s’exclame Kay, une Texane pourtant venue en Géorgie faire campagne en faveur des deux sénateurs républicains sortants. « Je sais, c’est contradictoire » reconnait-elle, « mais si on perd ces deux sièges c’est fini pour toujours. Si le vol de l’élection se confirme, si Joe Biden arrive à la présidence et qu’on perd le Sénat, nous sommes foutus. Cette Amérique sera terminée. On deviendra un pays socialiste, et ensuite, un pays communiste, comme le Venezuela. »

La peur du communisme continue de faire mouche et d’unir le camp républicain. Elle a été instrumentalisée par Donald Trump pendant sa campagne, et lors du débat qui l’a opposé dimanche 6 décembre au démocrate Raphael Warnock, la sénatrice Kelly Loeffler n’a pas manqué d’agiter le chiffon rouge. « Les démocrates veulent radicalement changer ce pays et leur agent du changement est le libéral radical Raphael Warnock ! » a-t-elle martelé à plusieurs reprises. Interrogée sur les soupçons de délits d’initiée dont elle fait l’objet pour avoir vendu en masse fin janvier 2020 des actions de chaines hôtelières après avoir assisté à un briefing sur le coronavirus dans le cadre de ses fonctions, elle a même riposté : « Ce qui est en jeu dans cette élection, c’est le rêve américain. C’est cela qui est attaqué ! » L’autre candidat républicain, le sénateur David Perdue, n’a lui pas jugé utile de débattre face à David Ossof : il choisit d’ignorer son adversaire plutôt que de l’affronter.

Coleman Williamson, responsable des réseaux sociaux pour les jeunes républicains d’Atlanta, affiche une confiance mesurée pour les élections du 5 janvier. « Le discours sur le boycott des sénatoriales est une réaction émotionnelle à l’issue de la présidentielle, mais il n’est pas généralisé » estime-t-il, « l’héritage de Donald Trump risque d’être détruit si les démocrates reprennent contrôle du Sénat, et les gens vont revenir vers le parti. Historiquement, nos électeurs, plus âgés, sont aussi plus fiables que ceux du camp démocrate. »
« Chaque électeur compte »
En ce lundi 7 décembre, dernier jour d’inscription sur les listes électorales, les militants du New Georgia Project ont installé leur table devant un lycée du sud d’Atlanta. L’association lancée en 2014 se targue d’avoir enregistré près d’un demi-million de nouveaux électeurs dans les cent-cinquante-neuf comtés de l’État. Nagie Kanard, une Afro-Américaine qui dirige les opérations, aide un jeune homme tout juste majeur à accomplir les formalités nécessaires. « Chaque électeur compte » explique la jeune-femme, « on estime que vingt à vingt-deux mille jeunes qui n’avaient pas le droit de vote pour la présidentielle pourront glisser un bulletin dans l’urne lors des sénatoriales. Nous visons spécifiquement cette communauté. Nous voulons nous assurer que nos voix seront entendues pour ce scrutin essentiel ».

C’est aussi aux jeunes que Raphael Warnock s’adresse quelques heures plus tard dans un parc de l’est d’Atlanta. « Continuez à vous organiser, continuez à mener le combat ! »  lance le candidat démocrate aux jeunes militants avant d’évoquer son engagement pour plus de justice sociale. Le pasteur candidat est accompagné de Julian Castro, secrétaire au logement sous Barack Obama, venu du Texas pour mobiliser la communauté latino, à qui il s’adresse directement en espagnol. Car pour l’emporter en Géorgie, les candidats démocrates au sénat ont besoin de toutes les minorités. « Dans les années 2000 on a assisté à l’augmentation des inscriptions sur les registres électoraux des Afro-Américains, qui forment aujourd’hui  30% de l’électorat » souligne Andra Gillespie, qui étudie la réduction progressive des écarts entre démocrates et républicains dans son État, « et au cours de la dernière décennie on a vu une augmentation de la population asiatique et latino. Ils ne sont pas très nombreux, ils ne forment que 6% de la population. Mais si l’on ajoute ces votes à celui des noirs et aux 20 à 30% de la population blanche progressiste, ils peuvent conduire à une victoire démocrate ». À condition bien sûr, qu’ils se déplacent massivement aux urnes le 5 janvier.