La Grèce a été confrontée, cet été, à une série de violents incendies qui ont détruit plus de 100.000 hectares de forêts et de terres agricoles à travers le pays. Le feu a frappé au même moment la région du Péloponnèse, les faubourgs de la capitale Athènes et l’île d’Eubée, dont la partie nord a été particulièrement sinistrée, provoquant sur place une catastrophe à la fois environnementale et économique. Pour contenir les flammes, les autorités grecques ont aussi bénéficié d’une aide internationale et du soutien, notamment, de près d’un millier de pompiers européens.

« Les gens de passage nous disaient ‘c’est un vrai paradis ici, nous reviendrons !’ C’est vrai, c’était un paradis. Mais maintenant, après l’incendie, pourquoi reviendraient-ils ? »

Dans la région montagneuse et boisée de l’Arcadie, dans le Péloponnèse, les flammes qui menaçaient le petit village grec de Kalliani ont été stoppées à temps par les pompiers français. Le feu, ici, est éteint et c’est le soulagement. Les téléphones immortalisent alors une courte scène de liesse entre villageois grecs et pompiers français, une ronde d’une dizaine de personnes, bras-dessus, bras-dessous, au son du sirtaki.

« Maintenant les choses vont mieux et les quelques reprises de feu sont sous contrôle. »

Comme le confirme un peu plus tard ce pompier grec, le feu est à présent vaincu en Arcadie. En attendant le départ prochain de l’aide internationale, il n’est pas rare de croiser des pompiers allemands ou tchèques sur les routes sinueuses qui serpentent le long de la montagne.

Le véhicule tout terrain des pompiers français que nous suivons s’engage lui pour l’heure sur des pistes moins balisées. Dans les Bouches-du-Rhône, Jean-Paul Monet est lieutenant-colonel de sapeurs-pompiers. Lui qui dirait que le feu a été ‘estanqué’, c’est-à-dire ‘arrêté’ en provençal, s’enthousiasme face aux paysages qui ont été épargnés par les flammes.

« On connait cette végétation parce qu’elle ressemble à la nôtre, ou à celle de la Corse en vraiment riche, très riche. Une version très luxuriante. Donc là du chêne blanc sur notre droite, ensuite du chêne vert, des oliviers très vieux bien sûr, du pin d’Alep, on retrouve aussi pas mal de cyprès un peu comme en Toscane, qui sont en état naturel. Et puis après pour le reste, c’est des buissons type lentisques, un peu d’épineux aussi, mais c’est vraiment une très très belle forêt méditerranéenne. »

Une fois le feu vaincu, la mission des pompiers consiste à l’empêcher de renaître de ses cendres. Sur les crêtes, le vent souffle ce jour-là sur la chaleur de l’été grec. Un cocktail météorologique qui incite les professionnels à la prudence face au risque de reprises des flammes. Même si après un incendie, tous les nouveaux départs de feux n’ont pas la même valeur.

« Il y a deux types de feu. Il y a toutes les reprises qui sont dans la zone brûlée. Parce que la zone brûlée, elle est en peau de léopard, donc il y a d’énormes surfaces vertes encore et donc on peut encore brûler une maison, des hectares, etc, mais a priori ne pas mettre en jeu la surface totale du feu. Et puis il y a encore plus préoccupant, ce sont les reprises, qui se situent sur ce qu’on appelle les lisières, autrement dit sur la bordure du feu, entre le brûlé et l’imbrûlé. Et si ça repart là, on peut repartir pour 500, 1000 hectares et c’est ça le problème. Donc il faut savoir aussi avoir une approche un peu… je n’ose pas dire ‘stratégique’, mais c’est un peu ça. Si on a un petit boqueteau d’arbres qui brûlent au milieu du brûlé et puis que ce n’est que ça on va le laisser, alors que si c’est une lisière qui va gagner dans la forêt verte, là il faut intervenir. Voilà. »

Il s’agit à présent pour les pompiers de trouver des promontoires, des points culminants, offrant la vue la plus large possible sur la zone montagneuse accidentée. Leur vigilance se porte ensuite sur l’apparition d’éventuelles fumées, voire de fumerolles, qui indiqueraient la présence de nouvelles flammes. L’enseigne de vaisseau Brechet.

« On a eu de l’activité sur les trois jours précédents, avec des reprises de feu, des souches qui n’avaient pas pu être ‘noyées’, imbibées d’eau, et donc qui avec la chaleur reprenaient. Et aujourd’hui en plus, là-dessus, vient s’ajouter du vent, donc on a de gros risques de reprises. C’est pour ça que les autorités grecques nous ont demandé de répartir les moyens français sur différents points stratégiques pour pouvoir intervenir au plus vite sur les départs de feu. »

À quelques fumées près et hormis de rares passages d’hélicoptères ou de canadair, la journée est finalement calme. Une journée au cours de laquelle les pompiers français apprennent d’ailleurs la nouvelle de leur départ imminent. En Arcadie, le feu n’est plus à présent qu’un souvenir, mauvais, dont le passage fait contraster abruptement une végétation verte, vive et foisonnante avec des arbres morts, dont il ne reste que le tronc. Leurs racines sont dorénavant enterrées sous la noirceur morne de la terre brûlée.

Athènes, la capitale grecque, n’a pas été épargnée par les fumées et les cendres colportés par les incendies de l’été. Et pour cause, 30 kilomètres plus au nord, dans le secteur de Varibobi, les abords du mont Parnès ont eux aussi été la proie des flammes. Vangelis Katsanos, ingénieur de 34 ans, avait évacué sa maison de Thrakomakedones, miraculeusement sauvée des flammes grâce à un voisin resté sur place. Une fois les flammes évanouies pourtant, à quelques mètres de chez lui, l’épaisse forêt d’antan a laissé place à une majorité de troncs nus et calcinés.

« Pour moi, ce n’est pas le brûlé que cela sent mais la mort, comme s’il s’agissait d’une scène de film d’horreur. Ici, en théorie c’est une forêt nationale, un espace protégé. Comme vous pouvez le voir, il n’en reste pas grand-chose. Dans cette direction, vous pouvez constater qu’à quelques exceptions près, tout l’horizon est noir. Rien n’est plus pareil. J’avais l’habitude de me promener avec mon chien jusqu’au village de Varibobi, là-bas. À présent, je pense que je ne le ferai plus jamais. C’est un vrai déchirement. Il n’y a plus rien, même plus tous ces insectes exaspérants avec leur bourdonnement. Quand ils étaient là, je ne pouvais pas les supporter, mais maintenant ils me manquent. »

Le bourdonnement des insectes a été à présent remplacé par le bruit du vent qui s’infiltre dans les branchages dégarnis et qui propage toujours une odeur tenace de terre brûlée. Vangelis, qui a été hébergé par des amis lorsque l’incendie faisait rage, a encore la voix marquée par l’émotion.

« Il y a tout de même un point positif. Tout le monde était prêt à nous aider, même des gens à qui nous n’avions pas parlé depuis plusieurs années. Quand les temps sont durs, nous nous soutenons les uns les autres. Mais pourquoi est-ce le cas uniquement dans les moments difficiles ? Pourquoi faut-il attendre que le monde soit en feu, pourquoi ne nous comportons pas ainsi au quotidien ? Si nous agissions comme ceci plus souvent, peut-être que ce type de situations ne se produiraient pas… Mais bref, ce serait une trop longue conversation… »

Giorgos Ridos vit dans le village de Varibobi, dans la banlieue d’Athènes. Il est chauffeur de taxi et de la solidarité, lui aussi en a fait preuve au cours de l’incendie. Le soir – le chauffeur évoque quatre nuits sans sommeil – il a lutté avec des voisins contre les flammes pour les empêcher d’atteindre leurs habitations. La journée, il a collaboré bénévolement avec la Croix-Rouge.

« Chaque jour je remplissais le taxi d’eau, de jus et de nourriture pour les pompiers et j’allais sur le front des incendies pour leur apporter quelque chose à manger et à boire, parce qu’ils étaient livrés à eux-mêmes. Certains pompiers étaient en larmes et nous prenaient dans leurs bras en nous remerciant, simplement parce qu’on leur apportait un peu d’eau. »

Le feu dissipé, l’heure est à présent au ressentiment. Le trentenaire s’emporte. Lui, qui se dit par ailleurs convaincu du caractère criminel des incendies, pointe du doigt la désorganisation des secours et plus généralement la gestion des autorités qu’il juge calamiteuse.

« J’étais au supermarché lorsque j’ai vu les premières flammes. Je me suis dit ‘ok ils vont les éteindre’. Chaque année nous avons des incendies, ici, dans le secteur de Varibobi et chaque année, en une demi-heure, le feu est éteint. Pourquoi pas cette fois-ci ? Que s’est-il passé, qu’est-ce qui a changé ? Les autorités se sont contentées de déployer un grand nombre de policiers, qui nous disaient depuis leurs voitures ‘n’allez pas là-bas, il y a le feu’. Ce n’est pas de policiers dont il y avait besoin mais de pompiers, c’est là tout le problème ! »

Face au mécontentement et aux critiques d’une partie de la population, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis est allé jusqu’à présenter des excuses lors d’un discours télévisé.

« L'étendue de la catastrophe, en particulier sur l’île d’Eubée et dans la région athénienne, nous assombrit tous le cœur. Je demande d’abord pardon pour les faiblesses existantes. Je comprends parfaitement la douleur de nos concitoyens qui ont vu leur maison ou leurs biens incendiés. Il est évident que la crise climatique frappe désormais à la porte de toute la planète, avec des incendies qui durent des semaines. C'est une explication, mais pas une excuse ou un alibi. Et je le dirai clairement : nous avons peut-être fait ce qui était humainement possible, mais dans de nombreux cas, dans la bataille inégale avec la nature, cela n'a pas semblé suffisant. »

Un lieu symbolise particulièrement la catastrophe que vient de vivre la Grèce, l’ile d’Eubée, évoquée dans le discours du Premier ministre. Ici, dans le nord de l’île, les incendies ont fait rage pendant près d’une semaine, laissant derrière eux des paysages de désolation et une nature meurtrie. Le contraste est saisissant. En venant d’Athènes -distante d’environ deux heures de route- il faut d’abord traverser le sud de l’île où la végétation – la forêt qui borde la route – est majoritairement verte, dense et luxuriante. En arrivant, ensuite, dans la partie nord, le paysage change, et -à l’exception de certaines zones préservées- le paysage s’étend sur des kilomètres de terres dévastées et d’arbres morts, en particulier des pins. La forêt est, pour ainsi dire, devenue chauve, sous l’effet des flammes qui ont comme rasé sa chevelure de verdure.

Dans le village côtier de Limni, la présence ce matin du ministre de l’environnement Kostas Skrekas illustre l’ampleur des dégâts dans la région. Face au micro tendu, le ministre ne s’arrête pas et fait cap sur la mairie. Quelques minutes plus tôt, son hôte, le maire Giorgos Tsapourniotis, revenait sur les circonstances de l’incendie qui a ravagé le nord de l’ile d’Eubée.

« Dorénavant, nous vivons au jour le jour. Nous nous devons de rester debout... La situation a été extrêmement difficile. Le feu s’est répandu très rapidement sur une longueur de 3 ou 4 kilomètres. Le résultat c’est que dès le deuxième jour, il est devenu incontrôlable. Les efforts entrepris pour l’arrêter n’ont pas été ceux adaptés ni ceux que nous espérions. Dès le départ, nous avons demandé davantage de moyens aériens pour lutter contre le feu. Mais ces moyens sont arrivés tardivement parce qu’il y avait aussi d’autres incendies dans le pays, en particulier à Athènes. Au final, c’est ce délai qui explique l’étendue des dégâts. »

En plus des nombreux hectares de forêts et de terres agricoles parties en fumée – ils sont estimés à environ 50.000 – le maire de Limni dénombre dans son secteur quelque 300 maisons détruites par les flammes, une trentaine de commerces en tout genre et près de 3000 animaux morts. Un désastre écologique ‘impossible à évaluer’ selon lui.

« Les producteurs de résine, les agriculteurs, les employés du secteur touristique et les citoyens de manière générale doivent être indemnisés et soutenus. Le désastre est incalculable. »

Avec le passage du feu, le nord de l’ile d’Eubée vient de perdre beaucoup de son potentiel d’attractivité. Un coup très rude pour les acteurs d’un tourisme, par ailleurs majoritairement local. Qui viendra encore se promener dans une forêt morte ? Qui viendra s’assoir sur une des plages du nord avec vue sur un paysage brûlé, lorsque les yeux se détournent de la mer ? Ici, le feu et ses conséquences ont rendu l’avenir incertain. Maria Zachariou est restauratrice dans un restaurant du front de mer à Limni.

« Psychologiquement, pour nous, c’est très dur. Moi par exemple, autour de ma maison qui a été épargnée par les flammes, avant, tout était vert. Et aujourd’hui, tout, tout, absolument tout est noir. Nous espérons beaucoup de la solidarité des gens et qu’ils continuent à venir visiter l’ile d’Eubée. Il y a toujours la mer, les habitants, les magasins… La vie continue même si une partie de la forêt, elle, n’est plus là. Pour nous qui vivons du tourisme ou pour ceux qui travaillaient dans les bois, je ne sais pas à quoi va ressembler l’avenir. »

L’incendie n’a pas davantage épargné les producteurs de résine, les apiculteurs ou encore les éleveurs. Angelos Anagnostis et sa femme Maria, retraités, possédaient 250 chèvres. Près d’un quart d’entre elles n’ont pas survécu aux flammes qui se sont attaquées à leur étable. À présent, les rescapées broutent dans un enclos accolé au village de Kourkouli.

« Que va-t-on faire maintenant au quotidien ? Nous tous ici qui élevons des animaux, nous passions nos journées dans la montagne à prendre soin des bêtes, à faire la traite. Maintenant les animaux sont ici, au village, comme s’ils étaient pris au piège. »

Le piège d’une nature morte s’est aussi refermé sur les habitants du nord d’Eubée, privés de cette nature qui les accompagnaient et les faisaient vivre. À l’image de ses arbres.

« Il n’y a plus un seul pin qui n’a pas brulé. C’est ce que je disais à ma femme : pour la pluie comme pour le soleil, il va nous falloir un parasol. Regardez autour du village, il n’y a plus d’ombre nulle part... Nous avons fait tout notre possible. Nous avons marié nos enfants, construit deux maisons, qu’aurions-nous pu faire de plus en tant que parents ? C’est plus qu’un incendie, c’est un désastre. Nous avons déjà eu des feux par le passé, et ils avaient été éteints. Que s’est-il passé cette fois-ci ? Pourquoi une si grande partie de l’ile a-t-elle brûlé ? Pour l’environnement comme pour notre économie, c’est une catastrophe. »

Cette ‘catastrophe’ aussi donné naissance à un certain nombre de théories complotistes, favorisées par l’origine régulièrement criminelle des incendies, ainsi que par la loi grecque, qui n’interdit pas les constructions sur les espaces forestiers partis en fumée. À Eubée, certains sont ainsi persuadés que le feu a été mis délibérément pour favoriser un projet d’installation d’éoliennes. Une théorie suffisamment répandue pour qu’une représentante de WWF Grèce l’invalide officiellement sur les réseaux sociaux. À écouter Angelos, on a en tout cas le sentiment qu’en plus de la forêt, c’est la vie sur cette ile d’Eubée - la vie telle qu’il la connaissait - qui est partie en fumée. Les flammes ont provoqué ici un drame familial. Sur les cendres de la catastrophe, c’est régulièrement le ressentiment et la colère qui prospèrent, à l’image des propos d’Evangelia, la belle-fille d’Angelos.)

« Personnellement, j’ai appelé les pompiers à de nombreuses reprises et le 112 aussi, le numéro d’urgence. Le feu a atteint les environs des maisons, les gens étaient livrés à eux-mêmes. Les secours me disaient qu’eux aussi étaient seuls, qu’ils ne pouvaient rien faire de plus, parce qu’il y avait un autre incendie près d’Athènes, à Varibobi. Alors quoi, il n’y a que Varibobi en Grèce ? Dans le village, si les maisons n’ont pas brûlé, c’est parce que ce sont les habitants qui les ont protégées. Avec leurs tracteurs, avec des branchages ou à main nue, ils ont repoussé le feu. Mais dans d’autres villages, des maisons ont brûlé. Ici, nous sommes les premiers à avoir reçu la consigne d’évacuer. Les autorités avaient peur à cause de ce qui s’est passé à Mati et ils nous disaient de partir. Mais pour aller où ? »

En 2018, dans le village de Mati, non loin d’Athènes, un violent incendie avait provoqué la mort d’une centaine de personnes. Un évènement traumatique en Grèce. La priorité des autorités actuelles a donc été d’éviter à tout prix un ‘nouveau’ Mati, d’où des consignes d’évacuation à l’approche des feux. Là où le bât blesse – c’est en tout cas ce qui ressort de nombreux témoignages – c’est qu’au-delà des appels à évacuer, les moyens mis en place pour contenir les incendies eux-mêmes n’ont souvent pas paru suffisants pour limiter la progression spectaculaire des flammes. Même si la présence de différents fronts parallèles, dans plusieurs régions grecques, a considérablement compliqué l’organisation des secours. À Eubée, si certains veulent croire qu’ils pourront trouver du travail dans le réaménagement de la forêt carbonisée, d’autres se doutent que tôt ou tard, ils devront partir. À la recherche d’un travail ailleurs que sur leur île.

« Nous voilà sans emplois. Mon mari récolte la résine. Il la collectait sur le tronc des pins. La résine, c’est une matière première qui est notamment utilisée dans les cosmétiques. Tous les habitants du village étaient dans ce commerce de la résine, qu’ils apportaient ensuite dans une usine. Et la situation est tout aussi difficile pour les apiculteurs ou pour les bergers, qui ont tous perdu des abeilles ou des bêtes. Nous parlons de 40 à 50 ans de travail partis en fumée. Pour nous tous, le chômage guette. Maintenant que le Nord de l’île d’Eubée a brûlé, où donc allons-nous trouver du travail ? »

Les incendies n’étaient pas encore éteints qu’Athènes annonçait déjà une aide de 500 millions d’Euros destinés aux zones sinistrées de l’ile d’Eubée et de l’Attique, la région qui entoure la capitale grecque. À travers le pays, cet été, plus de 100.000 hectares sont partis en fumée. Le feu est passé mais pour de nombreux Grecs, il faut maintenant apprendre à vivre avec les cendres que les flammes ont abandonnés dans leur sillage.

 
‘Grèce : quand le feu s’éteint’, un Grand Reportage de Joël Bronner, réalisation Ewa Piedel.