D’aucuns se sont demandé, la semaine dernière, pour quelle raison vous avez suggéré que l’appel lancé par les intellectuels africains soit également remis à Paul Kagame. Pour le chef de l’État sud-africain, cela s’entend, puisqu’il est président en exercice de l’Union africaine. Mais, pourquoi le Rwandais ? Entretien avec Alexis Guilleux.

Parce que c’est un chef d’État qui suscite l’admiration de ses pairs et de nombreux Africains, pour l’impulsion qu’il a donnée au développement de son pays. Une admiration qui fait néanmoins silence sur les réserves que l’on porte sur sa poigne politique et le sort réservé à ses opposants. C’est, en somme, la tolérance due aux dictatures utiles. Et nombre de chefs d’État africains s’extasient devant le Rwanda qu’ils visitent, et retournent chez eux en se promettant d’en répliquer tel ou tel aspect.

Sauf que ce « miracle » est un ensemble, que l’on ne peut espérer s’offrir en pièces détachées. Il a été pensé dès le lendemain du génocide de 1994.Paul Kagame, alors vice-président, avait fait recenser tous les cadres rwandais employés dans les organisations internationales, les multinationales et autres institutions financières internationales, et a invité individuellement chacun à venir prendre part à un séminaire de réflexion sur le devenir de leur patrie. Il leur expliquait clairement que le pays n’avait pas les moyens de leur payer le voyage, mais se proposait d’héberger ceux qui n’auraient pas où loger. Et ils furent nombreux à répondre à cet appel. Organisés en commissions, ils ont produit une espèce de bréviaire, foisonnant d’idées, dans tous les domaines de la vie d’une nation. Et c’est à partir de ce travail que Paul Kagamé aurait conçu la reconstruction de son pays.

►Alexis Guilleux : C’est donc la seule élite rwandaise, qui a pensé les fondements de ce que tant d’Africains admirent en allant à Kigali ?

►J-B Placca : Absolument ! Et tous les dirigeants africains pensent pouvoir le copier de manière parcellaire. Sans jamais se demander quelle qualité de projets ce pays (ou un autre) aurait pu avoir, si la réflexion avait jailli de la matière grise des meilleurs Africains, et pas seulement des meilleurs Rwandais. Si c’est un miracle, il est d’actualité, car l’Afrique qui copie et suit les autres, aujourd’hui, est la même que celle qui s’émerveille devant l’attrait physique du Rwanda nouveau, fruit de l’imagination des seuls Rwandais. Durant les trente premières années d’indépendance, les idéologies de la Guerre froide tiraient l’Afrique, chacune de son côté, Est-Ouest… Capitalisme-Marxisme. Jusqu’à l’écarteler à mort. Puis il y a eu cette impression de domination sans partage de ce que l’on appelle le néolibéralisme. À présent, d’aucuns veulent voir, dans la fragilité du monde, révélée par le Covid-19, l’impuissance, sinon la défaite du néolibéralisme, en espérant voir les vaincus d’hier reprendre le dessus. Et une partie de l’intelligentsia africaine n’a rien trouvé d’autre que de vouloir juste inscrire le continent parmi les vaincus réhabilités. Comme c’est insuffisant !

►Alexis Guilleux : L’élite africaine peut-elle réussir la prouesse d’autres « miracles », à la rwandaise ?

►J-B Placca : Oui, si on lui fait confiance, et que l’on respecte ses compétences et sa liberté. Les élites africaines sont capables d’une réflexion en parfaite harmonie avec les vibrations, les sensibilités et les aspirations de leurs peuples. Avec un peu d’imagination, l’Afrique cessera d’être un continent de suiveurs.