Qui donc protègera le peuple, si l'armée privée russe Wagner doit « former l'armée malienne et protéger les dirigeants ? »

Wagner ! Ce nom a résonné, cette semaine, jusque dans le Palais de verre de Manhattan, où la France a, en quelque sorte, « mondialisé » l’émoi, à propos de l’accord en vue entre les autorités maliennes et l’armée privée de mercenaires russes. Mais, à Bamako, beaucoup s’insurgent contre ce qu’ils considèrent comme une atteinte à leur souveraineté. Les dirigeants maliens n’ont-ils pas raison, après tout, de décider de ce qu’ils estiment être dans leur intérêt ?

Si le colonel Goïta trouve que s’offrir les services de cette armée privée russe sert les intérêts du Mali, évidemment qu’il a raison, et même le devoir de le faire. D’ailleurs, si personne n’a pu l’empêcher de prendre le pouvoir, par deux fois, à Bamako, qui donc pourrait l’empêcher d’engager son pays dans la voie qu’il désire ? C’est cela, la souveraineté, en effet.

Mais l’indépendance d’un pays se proclame un jour, puis s’assume, ensuite. Le besoin de rappeler que l’on est indépendant trahit souvent le fait que l’on a soi-même oublié d’assumer ladite indépendance. Jamais l’on n’entend les Cap-verdiens répéter qu’ils sont une nation indépendante. Pas plus que les Botswanais, les Namibiens, les Ghanéens… C’est à la manière dont les dirigeants conduisent leur pays que l’on réalise à quel point ils assument leur souveraineté.

Pourquoi, alors, cette décision souveraine du Mali gêne-t-elle tant la France, et même l’Europe ?

Sans doute parce que solliciter des mercenaires, pour un État souverain, n’est pas un acte banal, sans conséquences. Il est évident que les dirigeants français ne peuvent pas imaginer leur armée côtoyant des mercenaires, au Mali. Eux qui ont été échaudés, et à qui il a fallu un bon quart de siècle, pour expier le fait d’avoir collaboré, au Rwanda, avec une armée régulière qui deviendra, ensuite, génocidaire… C’est donc le droit souverain de la France de prévenir qu’elle laissera le Mali face à son destin, plutôt que de se retrouver du même côté que des mercenaires. Si la France ne peut empêcher les autorités de la transition malienne d’inviter des mercenaires à leur table, elle a le droit de prévenir qu’elle ne saurait rester.

Qu’ils agissent en groupes organisés ou à titre individuel, les mercenaires sont, par définition, des soldats peu fiables, dont on se méfie, car vous ne savez jamais où se situe leur loyauté. Ils peuvent, d’un jour à l’autre, se retourner contre vous, se vendre à vos pires adversaires, et même à vos ennemis, dès lors que ceux-ci paient davantage.

Le colonel Assimi Goïta a peut-être un besoin urgent de mercenaires, pour libérer son pays du terrorisme et des djihadistes ?

Il se trouve que nous avons tous lu que la mission de ce millier de mercenaires russes sera de « former l’armée malienne et protéger les dirigeants ! » Des mercenaires pour transmettre leur savoir à l’armée régulière, soit ! Mais que signifie : « Protéger les dirigeants » ? Qui donc protègera les Maliens ? Peut-être faut-il leur rappeler cet extrait de l’hymne de l’Empire du Wassoulou, dans lequel le peuple, interpelant l’Almamy Samory Touré, dit ceci : « Si tu ne peux organiser, diriger et défendre le pays de tes pères, fais appel aux hommes plus valeureux ».

Nulle part, dans l’histoire de l’Afrique indépendante, les mercenaires n’ont laissé un souvenir impérissable. Au contraire, ils ont presque toujours retourné leurs armes contre les peuples qu’ils étaient venus défendre. Biafra, Katanga, Comores. Sans parler de la milice privée de Jean-Pierre Bemba, dont les exactions, en Centrafrique, ont été passées par pertes et profits. Qu’il soit Jaune, Noir ou Blanc, le bon mercenaire n’existe définitivement pas ! Les Maliens, tôt ou tard, auront à le constater, hélas ! En toute souveraineté !