Brillant saxophoniste, Illinois Jacquet aurait eu 100 ans, ce 30 octobre 2022. Né à Broussard, en Louisiane, il se plaisait à préciser que ses parents parlaient encore le français au début du XXè siècle. Il fut, en tout cas, le fruit d’un métissage culturel indéniable qui s’exprima dans ses œuvres et ses prises de position tout au long de son existence. Partenaire de Nat King Cole, Lionel Hampton, Cab Calloway, Count Basie, Illinois Jacquet a été le contemporain de grandes figures du jazz. Le récit de sa vie est un livre ouvert pétri d’anecdotes et d’enseignements. 

Lorsque le petit Jean-Baptiste Illinois Jacquet voit le jour, Louis Armstrong et King Oliver sont des étoiles montantes. Ils sont les artisans d’une forme d’expression encore balbutiante qui définit déjà les contours de ce que sera le swing afro-américain. Illinois Jacquet est le petit dernier d’une famille de six enfants. Sa mère est amérindienne et son père est un créole afro-européen francophone. Le jeune Jean-Baptiste va donc grandir dans un univers multiculturel qui lui ouvrira l’esprit et nourrira son éclectisme musical bien qu’il ne se destinait pas à une carrière de musicien. À 21 ans, Illinois Jacquet s’installe en Californie où il fait la connaissance du célèbre Nat «King» Cole. Cette rencontre sera déterminante et provoquera d’autres collaborations plus prestigieuses les unes que les autres. 

Les événements se précipitent au milieu des années 40. En l’espace de quelques mois, il croise la route des plus grands. Cab Calloway l’invite dans son orchestre. Il accompagne la chanteuse Lena Horn à l’écran dans le film «Stormy Weather» et fait la connaissance du producteur Norman Granz, un Américain blanc qui passera toute sa vie à soutenir les musiciens noirs à une époque où la ségrégation raciale était particulièrement féroce. Ce bon samaritain organisait des concerts intitulés «Jazz at the philharmonic» qui réunissaient des virtuoses dont la couleur de peau importait peu. Tant que le talent était là, cela suffisait à son bonheur. C’est ainsi qu’Illinois Jacquet se retrouve à l’affiche de ces grandes soirées de gala en compagnie des étoiles du jazz d’alors. Il sympathise avec des personnalités majeures comme Coleman Hawkins, Ray Brown, Jo Jones, Hank Jones, et finit par attirer l’attention d’un grand chef d’orchestre qui lui propose de remplacer Lester Young dans son big band. Il s’agit de Count Basie. Illinois Jacquet n’a pas 25 ans quand il côtoie les stars du jazz d’antan. Il écarquille les yeux et les oreilles, s’inspire de ses héros et profite de l’instant présent.

Illinois Jacquet adorait parler de sa passion : la musique ! Il s’épanchait assez peu sur son statut d’Afro-Américain dans une société raciste. Il préférait donner l’image d’un homme positif, dont la musique enjouée apportait du bonheur aux spectateurs. Il faut cependant savoir que ce brillant saxophoniste était un homme de cœur incapable de se plier aux lois «Jim Crow» qui, dans le sud des États-Unis, divisaient la population en deux catégories : les citoyens respectables (les Blancs) et les citoyens de seconde classe (les Noirs). À la fin des années 30, Illinois Jacquet s’était insurgé contre les méthodes d’un directeur d’hôtel à Houston qui demandait aux musiciens noirs de passer par les cuisines pour ne pas croiser la clientèle bourgeoise blanche. Il n’était alors qu’un jeune homme de 17 ans, mais son aplomb eut raison de la détermination de ses opposants.

Il fut pourtant, maintes fois, confronté aux intimidations policières. L’incident le plus marquant eut lieu le 5 octobre 1955. Illinois Jacquet accompagne alors Ella Fitzgerald en compagnie de Dizzy Gillespie, Oscar Peterson et Buddy Rich, entre autres… Alors qu’il attend dans les coulisses, le moment de monter sur scène, la police fait irruption dans les loges et reproche à tous les musiciens noirs présents sur place de s’adonner à des jeux d’argent illicites. Cet abus de pouvoir des autorités conduira tout l’orchestre au poste de police, y compris Ella Fitzgerald. Norman Granz, le producteur du concert, payera une lourde caution pour la libération des instrumentistes et de la chanteuse. 

Illinois Jacquet n’oublia jamais ce concert mouvementé avec la «first lady du jazz», Ella Fitzgerald, mais il ne s’en gargarisait pas. Il avait croisé tant de géants durant sa longue carrière qu’il se contentait de les citer parfois sur scène sans jamais chercher à les imiter. Bien qu’il ait accompagné des dizaines d’artistes de renom, Illinois Jacquet ne restait jamais longtemps dans l’ombre. Il avait d’ailleurs monté son propre orchestre, dès les années 40, et avait maintenu cette formation jusqu’à la fin de sa vie. Son dernier concert eut lieu le 16 juillet 2004 au Lincoln Center de New York. Une semaine plus tard, il était victime d’une crise cardiaque. Il avait 81 ans.

⇒ The Illinois Jacquet Foundation.