À une époque où des tensions rejaillissent de toutes parts, il nous paraît pertinent de dessiner les contours d’un virus bien plus insidieux que le Covid-19. Ce virus, ancré dans les réflexes et comportements d’un autre âge, est la manifestation irrationnelle d’une peur, d’une ignorance et d’une impunité trop longtemps tolérée. Ce virus là s’appelle le racisme. Lui aussi a touché et continue de toucher des populations entières à l’échelle internationale. Cette dérive sociale est pourtant aujourd’hui tristement la norme dans de nombreux pays.

Les États-Unis en sont un exemple frappant. La ségrégation institutionnalisée a fait basculer l’équilibre fragile entre communautés dans la violence et le chaos. Au-delà de l’indignation légitime, il est essentiel de chercher les racines de ce mal-être viscéral. Nous avons choisi, cette semaine, de remonter le cours de l’histoire et d’écouter les propos d’un simple citoyen africain-américain rencontré à Greenwood (Mississippi). À notre micro, ce formidable conteur a ressenti le besoin de nous narrer son quotidien et celui de ses aînés. Un quotidien rythmé par les humiliations et les brimades, ponctué par les chants de ses aïeux dans les grandes exploitations de coton du sud des États-Unis. Un quotidien pesant mâtiné de blues qu’il tenait à nous décrire dans le détail pour que nous prenions conscience que la révolte du peuple noir américain, que nous observons en ce début du XXIème siècle, prend sa source dans le sud profond, il y a plus de 100 ans.

Notre périple commence donc là où le légendaire bluesman John Lee Hooker vit le jour en 1917 et là où nous attendait Sylvester Hoover, un chaleureux sexagénaire, toujours prompt à raconter sa destinée et celle de ses ancêtres aux visiteurs de passage dans sa région. Écouter Sylvester Hoover, c’est ouvrir un livre d’histoire. Ce brave homme, d’une incroyable modestie, prit le temps de nous emmener à l’endroit même où L'épopée des musiques noires s’écrivait. Il tenait d’ailleurs, et pour une bonne raison, à nous faire découvrir le cimetière à ciel ouvert de Greenwood où repose le célèbre Robert Johnson. Dans ce lieu laissé à l’abandon, le patrimoine sonore des premiers bluesmen épouse indubitablement le drame humain de la communauté noire américaine.

Ce que vivent les États-Unis aujourd’hui est, certes, effrayant, dramatique, profondément émouvant, mais la mort de George Floyd n’est malheureusement que la conséquence désastreuse d’un système autoritaire, inégalitaire et pervers, qui maintient depuis des lustres les privilèges de l’homme blanc dans une société où l’illusion de la suprématie permet toutes les justifications. Sylvester Hoover se souvient des exactions honteuses perpétrées contre les Noirs, il y a plus de 60 ans, dans son Mississippi natal. Rien n'a changé depuis lors, et pourtant, il continue à se battre contre les relents racistes de ses contemporains pour qu’un jour ce venin disparaisse à jamais.

« Il faut communiquer le plus possible, c’est ce qui fait avancer les choses. J’essaye de sensibiliser mes proches à ce sujet. Récemment, ma petite fille m’a demandé si elle pouvait venir avec moi pour découvrir tous ces lieux dont je parle depuis si longtemps. Et quand je discute avec elle, je constate que nous n’avons pas le même regard sur ce décor rural sudiste. Elle s’émerveille de voir tous ces champs de coton à perte de vue alors que, pour moi, c’est l’image de la misère et du racisme. C’est éprouvant pour moi de regarder ce paysage. Je ne vois que le passé quand je regarde les champs de coton. Finalement, les jeunes m’aident à regarder mon environnement au présent. Avant qu’ils ne m’ouvrent les yeux, j’étais incapable de voir la beauté de cette région. Dès que j’entendais le mot "coton", je ressentais le poids de l’histoire, je ressentais le lourd fardeau de mes ancêtres. J’étais incapable de voir la beauté des champs de coton. C’est donc une gamine de cinq ans qui m’a appris à aller de l’avant. Les enfants ont un regard jeune sur leur environnement, mais il ne faut pas, pour autant, éluder certains aspects du passé. Il est important qu’ils connaissent cette histoire douloureuse du peuple noir. »

L’ignorance est l’un des maux de nos sociétés. Quand il manque les mots pour se défendre, il ne reste que les poings pour se battre. Quand on ne connaît pas son voisin, la peur s’installe et se propage. Soyons à l’écoute, soyons curieux, soyons altruistes et tendons la main. Même si la confrontation semble plus productive sur l’instant, elle n’engendre que rancœur et défiance. Qu’il est triste d’entendre sur internet un jeune garçon de 12 ans, Keedron Bryant, chanter son simple désir de vivre. C’est pourtant ce cri du cœur qui émeut la planète toute entière aujourd’hui…

► Site Black Lives Matter

► Compte instagram de Keedron Bryant