Qui aurait dit, au début des années 80, qu’un petit festival normand parvienne à devenir l’incontestable lieu de rencontre des cultures mondiales ? Bien que la pandémie ait un peu bousculé les habitudes, "Jazz sous les Pommiers" a bravé les obstacles. Ainsi, à Coutances, du 25 au 29 août 2021, des dizaines de musiciens se sont croisés pour offrir au public des moments de grâce et de jubilation musicale exceptionnels. Le Mali, Cuba, l’Angola, les États-Unis, la France, le Congo, le Mexique, de nombreux pays étaient représentés comme s’il fallait afficher la concorde internationale en ces temps incertains et célébrer dignement le 40ème anniversaire du festival !

Le 27 août 2021, un pianiste afro-américain de légende venait régaler les amateurs de jazz soyeux. À 78 ans, Kenny Barron enthousiasmait le public normand par la délicatesse de son jeu multicolore et la virtuosité rythmique et harmonique de son trio. Depuis plus d’un demi-siècle, ce fin mélodiste virevolte sur les scènes internationales aux côtés des plus grands instrumentistes de "L’épopée des Musiques Noires". Il aura fallu une pandémie pour qu’il réduise, contraint et forcé, la cadence de ses prestations. Il était donc enchanté de retrouver enfin la clameur des spectateurs pour interpréter des extraits de son dernier album en date, Without Deception, mâtinés d’accents latins et caribéens qu’il affectionne particulièrement. "Il se trouve que lorsque j’ai déménagé à Brooklyn dans ma jeunesse, je vivais dans un quartier majoritairement caribéen. C’est de là que vient ma passion pour ces musiques traditionnelles. Je les entendais constamment quand j’étais plus jeune. L’un des tout premiers concerts que j’ai donnés a eu lieu dans un orchestre de musiciens antillais. Je me souviens y avoir pris beaucoup de plaisir d’ailleurs ! Le simple fait de résider à Brooklyn m’a fait entrer dans l’univers des Caraïbes. Il y avait un magasin de disques non loin de chez moi et je passais tout mon temps libre à découvrir les dernières parutions musicales caribéennes. Il y avait aussi beaucoup de jazz et quelques disques de hip-hop qui était le genre musical balbutiant de l’époque. Le simple fait d’écouter toute cette diversité sonore m’a fait apprécier cette culture si particulière. Je dois ajouter que Dizzy Gillespie m’a mis le pied à l’étrier. Je l’ai rencontré en 1962 et nous vous avons joué ensemble jusqu’en 1966. Avec lui, je jouais beaucoup de musiques caribéennes, africaines et sud-américaines, notamment brésiliennes. Tout cela a dû contribuer à forger mon identité musicale". (Kenny Barron au micro de Joe Farmer).

Le lendemain, 28 août 2021, une autre humeur musicale ensorcelait à nouveau les festivaliers. Ballaké Sissoko, dont l’ouverture d’esprit nourrit indiscutablement la créativité, accueillait autour de sa kora une ribambelle d’invités venus d’horizons très divers. Initialement, ce concert devait être celui de sa consœur Sona Jobarteh, mais les restrictions de voyages liées à la crise sanitaire n’ont pas permis de maintenir cette représentation. Ballaké Sissoko improvisa donc un spectacle à la hâte en compagnie de son partenaire, le violoncelliste Vincent Segal, arrivé in extremis à Coutances. Tous deux furent entourés de Piers Faccini, Fatim Kouyaté, Lansiné Kouyaté, Adama Dembele et Badgé Tounkara. La sonorité cristalline de tous ces  musiciens aguerris ravit la foule frissonnante de bonheur. L’album Djourou constituait l’essentiel du répertoire interprété ce samedi d’août 2021 même si nous eûmes le sentiment de découvrir en avant-première, lors du préambule de ce concert, des bribes du dernier disque en date A Touma. 

Après 40 ans d’existence, "Jazz sous les Pommiers" reste un festival attachant, ouvert, curieux, qui fait face aux turpitudes de notre époque pour imposer sa vision d’un univers culturel toujours plus accueillant, généreux et altruiste. Le rendez-vous est déjà pris pour la 41ème édition qui retrouvera, sauf imprévu, les dates printanières habituelles du mois de mai. 

→ Le site du Festival Jazz sous les Pommiers