Le pianiste Jelly Roll Morton naquit, il y a 130 ans, à La Nouvelle-Orléans. Cet instrumentiste audacieux n‘hésitait à clamer son statut de pionnier du jazz. S’il fut, en effet, l’un des premiers interprètes d’un swing qui allait transformer le paysage musical afro-américain des années 1920, ne minimisons pas l’apport de King Oliver ou Louis Armstrong, dans la genèse d’une forme d’expression révolutionnaire, il y a un siècle. Les années folles de Jelly Roll furent aussi celles d’une émancipation timide du peuple noir. 

Pour bien comprendre l’importance sociale de la naissance du jazz outre-Atlantique, il faut remonter à la fin du XIXème siècle. Les premiers échos d’une fronde de la communauté africaine-américaine naissent à travers les "Cake-Walks". Ces danses caricaturales que les Noirs d’Amérique avaient créées pour se moquer des riches propriétaires blancs, lors des bals populaires dans le sud des États-Unis, se transformeront progressivement en un style musical plus structuré qu’on appellera le Ragtime. La virtuosité des interprètes d’alors révèlera d’ailleurs déjà un partage inconscient de cultures héritées des continents africain et européen. Esclaves et colons confronteront leurs identités respectives, souvent au prix de violents face-à-face, mais ces échanges involontaires accélèreront l’émergence d’un langage artistique hybride déterminant. Jelly Roll Morton en fut l’un des premiers locuteurs. Il inspira de nombreux instrumentistes au fil des décennies et entra dans les livres d’histoire.

Le Jazz est donc né, dans les années 1920, d’un mariage improbable entre le Ragtime des origines, les fanfares, les danses Cake-Walk et les harmonies classiques européennes. Un sacré cocktail que la France découvrira, en 1917, lorsque l’orchestre du 369ème régiment d’infanterie américain parviendra sur les côtes bretonnes pour encourager les forces alliées à mettre fin à la Première Guerre mondiale. C’est le lieutenant James Reese Europe qui conduira cet orchestre militaire, nommé les "Harlem Hellfighters", et fera résonner les premières notes de jazz sur le vieux continent. Certes, il ne s’agit pas encore du swing savant que popularisera Louis Armstrong, 10 ans plus tard, mais les Français accueillent avec bienveillance cette musique très créative qui annonce de grands lendemains. À Brest et à Nantes, les musiciens du 369ème régiment d’infanterie américain donneront quelques concerts chaudement acclamés et découvriront que la peau noire en France n’est pas un sujet majeur. Si le racisme existe dans la population française et si la puissance coloniale déploie son autoritarisme sur les terres africaines, pour un Afro-Américain, la tempérance des Français à son égard vaut largement mieux que les coups, les chiens et les humiliations quotidiennes de l’Amérique blanche. Ainsi, nombre de musiciens noirs américains trouveront, en France, un espace d’expression plus libre et réconfortant. Le jazz balbutiant rythme les années folles à Paris même si l’accueil de ce nouvel idiome sonore reste exotique pour les premiers spectateurs. Ce simple constat explique, à lui seul, les différences culturelles qui prévalent toujours aujourd’hui entre un jazzman européen et un jazzman américain. Le vécu des interprètes et leur histoire patrimoniale ne sont évidemment pas les mêmes.

"What’s this thing called swing ?" (Qu’est-ce donc que le swing ?), chantait Louis Armstrong en 1939. Pour répondre à cette question, il faut pousser notre exploration encore plus loin, dans le blues rural des années 1880, quand les anciens esclaves africains devenus américains se retrouvaient dans les "Juke Joints", les clubs miteux du Mississippi, pour se donner du courage après de longues journées de labeur. Charley Patton fut l’un des pionniers de ce blues résilient. Au début du XXème siècle, il occupait les Dockery Plantations à Cleveland où le soir, à la belle étoile, il donnait de la voix en compagnie de quelques amis pour souffler un peu et retrouver sa dignité d’artiste et de citoyen. Entre le Blues de Charley Patton et le Jazz de Jelly Roll Morton, il n’y a finalement que la dénomination qui change. Tous ces pionniers n’avaient qu’une motivation : créer une forme d’expression qui les identifiait, qui revendiquait leur statut d’Africain-Américain, porteur d’un héritage métisse qui a gagné la planète tout entière en l’espace de 100 ans. Les années folles furent des années d’affirmation et, peut-être, la première étape d’un examen de conscience qui se concrétisera avec le mouvement des droits civiques 40 ans plus tard, et dont les effets continuent de se faire sentir à travers le slogan "Black Lives Matter" que l’Amérique de Donald Trump ne parvient pas à faire taire.