Il y a un an, le 15 juin 2019, le pianiste Ray Lema réunissait à Kinshasa un groupe de fins instrumentistes et chanteurs internationaux pour saluer la mémoire d’une figure majeure de la culture populaire congolaise, le célèbre et regretté Franco Luambo.

Organisé dans le cadre du festival JazzKif, ce concert fort acclamé fut aussi un moment important du parcours artistique et personnel de Ray Lema. Absent de son pays natal pendant plus de 30 ans, il renoua ainsi avec ses contemporains, ses racines, ses souvenirs. Le 19 juin 2020, l’album enregistré lors de cette prestation exceptionnelle paraîtra sous le titre "On entre KO, on sort OK". Ray Lema revient pour nous, cette semaine, sur cet instant de grâce frétillante si cher à son cœur.

Franco Luambo a été un personnage éminent dans le paysage musical congolais des années 70. Lui rendre hommage est un réel challenge qui requiert de l’audace, de l’expérience et une appropriation culturelle légitime. La science des rythmes et des harmonies que Ray Lema maîtrise à la perfection l’autorise à relever ce défi. En mâtinant la tonalité rumba de son aîné d’un jazz minutieusement distillé, le pianiste est parvenu à actualiser le répertoire de Franco Luambo sans dénaturer l’esprit, l’essence et le propos d‘origine. Au-delà de l’adaptation, il fallait impérativement respecter les mots du formidable conteur que fut Franco Luambo. Ray Lema s’est donc entouré de complices aguerris capables de restituer la texture sonore et la poésie roublarde du maître de la rumba congolaise.

Derrière cette révérence appuyée à un pilier de la culture congolaise, Ray Lema voulait aussi asséner quelques coups de griffe aux préjugés et raccourcis. Longtemps, les musiques traditionnelles d’Afrique centrale furent considérées folkloriques. Cette vision péjorative d’un héritage essentiel est la triste conséquence d’un colonialisme éhonté. Le terme "folklorique" est l’écho résistant d’un vocabulaire avilissant que les autorités belges n‘hésitaient pas à instiller dans les esprits avant les indépendances. Ce constat que regrette amèrement Ray Lema, porte-parole de la coalition des artistes en charge de l’histoire générale de l’Afrique auprès de l’Unesco, a des conséquences désastreuses sur la reconnaissance universelle d’un patrimoine. On ne peut donc que souligner l’intention louable du pianiste et chef d’orchestre congolais de réhabiliter un art dont la valeur ne devrait pas souffrir au XXIème siècle de commodités lexicales observées depuis tant d’années. Ray Lema se désole d’entendre de jeunes Congolais évoquer la musique "folklorique" de leurs aïeux. Il est impératif d’inculquer à cette génération mal informée le sens des mots et la fierté de ses traditions.

À l’issue de son concert à Kinshasa, il y a exactement un an, Ray Lema eut le sentiment d’avoir fait œuvre utile et d’avoir relié plusieurs époques. Ce rendez-vous là ne pouvait pas être un coup d’épée dans l’eau. Le symbole était plus fort que la prestation elle-même. Sa formation de jeunesse au ballet national congolais ne devait pas l’éloigner plus longtemps des musiques populaires de sa terre natale. Son pari fut réussi et les hourras du public en témoignèrent vigoureusement. Ce moment désormais inscrit dans la mémoire des spectateurs du JazzKif 2019 devait être partagé. Alors que des icônes africaines nous quittent (Manu Dibango, Tony Allen, Mory Kanté), préserver la source de l’expressivité est une exigence pour tout créateur attaché à ses racines. Ray Lema détient la clé de la transmission et sait, plus que quiconque, que son rôle devient un devoir !

Le site de Ray Lema