Le 31 mars 2020, le trompettiste Wallace Roney disparaissait à l’âge de 59 ans. Victime d’une pandémie qui redessine notre XXIème siècle, il fut un innovateur trop discret pour tenir son rang au sein des virtuoses de notre temps. Miles Davis ne s’y était pourtant pas trompé en lui offrant sa fameuse trompette rouge. Être adoubé par un personnage aussi prestigieux et respecté n’est cependant pas un statut enviable. Vous devenez, dès lors, la cible de toutes les attentions et de toutes les critiques. Wallace Roney dut composer avec cette image d‘héritier qu’il n’avait jamais su apprivoiser. Il est grand temps de brosser le portrait sincère de cet instrumentiste souvent mésestimé.

Wallace Roney voit le jour le 25 mai 1960 à Philadelphie aux États-Unis. Il va donc grandir à une époque déterminante pour la communauté noire outre-Atlantique. Le soulèvement populaire face à la ségrégation raciale s’accroît chaque jour davantage et l’esprit frondeur des artistes, créateurs, musiciens, bouscule la société américaine en pleine ébullition. Une génération entière défie le pouvoir en place, la Soul-Music porte cette contestation et de vaillants porte-paroles se distinguent de la majorité silencieuse. Dans le jazz, un jeune trompettiste fait sensation. Il vient de former un quintette magique composé de solistes émérites qui révolutionnent le paysage musical d’alors. Ce trublion bien inspiré n’est autre que Miles Davis que le petit Wallace Roney découvre grâce aux recommandations discographiques de son père, grand collectionneur de 33T vinyles. Cette musique savante et vivifiante restera longtemps dans l’oreille de Wallace Roney. En entendant ces notes si particulières, ce son détonant et intriguant, il se découvre une passion pour la trompette et décide, à 15 ans, de prendre des cours à la Duke Ellington School of the Arts de Washington.

Bien qu’il croise, durant ses études, quelques grands noms du jazz dont Freddie Hubbard, c’est l’écho de Miles Davis qui continue de résonner dans sa tête. Il ne peut l’imaginer mais, 10 ans plus tard, il sera sur scène aux côtés du maître. Miles Davis est convalescent lorsqu’il réapparaît en public au début des années 80. Il vient de passer cinq ans à se battre contre ses excès, ses addictions, ses dépressions, pour enfin retrouver le goût de jouer. Il parie alors sur la jeune génération pour accompagner son retour en grâce. En 1983, un concert en son honneur est organisé au Bottom Line, un club de Manhattan. Miles Davis assiste à la prestation du jeune Wallace Roney, 23 ans, et se prend d’affection pour ce brillant trompettiste plein de fougue et d’audace. Il deviendra son mentor, son chaperon.

Cette bénédiction d’un aîné célébré dans le monde entier fut une épreuve pour Wallace Roney. Il se félicitait de ce parrainage, mais devait désormais trouver sa place et ne pas seulement rester dans l’ombre de son illustre prédécesseur. Il devait, à tout prix, être dans la lumière pour exister. C’est à Montreux en Suisse que l’occasion de briller dans le feu des projecteurs lui sera enfin donnée. Après huit ans d’apprentissage en compagnie du maestro, il se retrouve propulsé sur le devant de la scène, le 8 juillet 1991. Miles Davis avait insisté pour qu’il le seconde lors de ce concert événement. Ce soir-là, Quincy Jones avait convoqué le Gil Evans Orchestra pour réinterpréter en public les œuvres de Miles Davis enregistrées dans les années 50. Le célèbre trompettiste s’y était toujours refusé mais, après moult tractations, accepta ce challenge à condition que Wallace Roney soit à ses côtés pour pallier ses éventuelles approximations. Le résultat fut somptueux quoique périlleux pour Miles comme pour Wallace Roney.

Quelques semaines après ce concert à Montreux, Miles Davis disparaissait à l’âge de 65 ans. Son absence fut éprouvante pour nombre de ses anciens colistiers. Le pianiste Herbie Hancock proposa donc de réunir le quintette des années 60 pour une tournée en hommage à Miles. Ron Carter à la basse, Wayne Shorter au saxophone, Tony Williams à la batterie, répondirent à l’appel et à qui fit-on appel pour remplacer Miles à la trompette ? Évidemment, Wallace Roney ! L’enjeu était de taille et le nouveau venu dans la famille porta subitement sur ses épaules le poids d’un héritage massif. Tout au long de sa vie, il se fit un devoir de perpétuer à sa manière cette tradition musicale léguée par ses aînés. Quand on écoute la sonorité de Wallace Roney à la trompette, il est clair que l’influence de Miles Davis a guidé ses choix artistiques et son jeu harmonieux. Face à une figure tutélaire aussi imposante que celle de Miles Davis, il est évidemment très difficile de se distinguer. Wallace Roney eut beaucoup de mal à se détacher de cette empreinte indélébile même s’il s’en défendait avec une sincérité confondante.

En conversant avec Wallace Roney, nous découvrions son insatisfaction et son amertume face à un système économique et une industrie du disque incapables d’entendre et de reconnaître la valeur de véritables instrumentistes. Son ton désabusé masquait difficilement son désarroi et sa colère. Il avait dû apprendre à se démarquer de ses contemporains pour ne pas devoir sans cesse se justifier. En brossant le portrait de ce musicien trop souvent mésestimé, nous lui accordons, certes, une place de choix dans "L’épopée des Musiques Noires" mais une place méritée. Saluer sa mémoire, c’est aussi honorer nos chers disparus, les garder en vie en se souvenant des bons moments et de la joie qu’ils nous ont apportée en musique au fil des décennies.

Le site de Wallace Roney