Le mur et la porte, paru aux éditions Zulma essai, nous plonge dans la longue bataille judiciaire pour les droits de l’homme entre Israël et Palestine, une bataille qui se poursuit encore aujourd’hui contre l’accaparement des terres par la puissance occupante, alors que les projets d'annexion par Israël se font plus pressants.

L'avocat israélien Michael Sfard retrace l'histoire de ces centaines de requêtes qui aboutissent à la Cour suprême israélienne avec quelques gains et beaucoup d’échecs, mais une conviction forte que la bataille contre l'occupation n’est pas perdue. Un combat quotidien mené par des avocats israéliens des droits de l'homme comme Michael Sfard. RFI : Michael Sfard, vous êtes un avocat israélien des droits de l’homme. Votre livre Le mur et la porte retrace 50 années de bataille sur le terrain judiciaire, et vous dites dans votre ouvrage que le combat le plus important est celui contre l’occupation.Michael Sfard :  Oui, il y a bien sûr de nombreux combats de droits de l’homme dans tous les pays, y compris en Israël : les droits des LGBT (personnes gays, trans, bisexuelles) pour l’égalité, les droits des minorités, etc. Mais l’occupation, c’est différent. Car dans ce cas, les victimes des abus ne font pas partie de la société qui commet ces abus. Ils n’ont pas droit à la parole, pas d’espace politique dans lequel ils pourraient agir sur le processus qui gouverne leurs vies. Pour moi, en tant qu’Israélien, tout ce qui est fait contre les Palestiniens dans les Territoires occupés, est fait en mon nom ! Même si je m’y oppose ! Et pour que je puisse corriger cela, je dois m’inscrire en opposition et m’élever contre ce qui se passe.C’est la raison pour laquelle je pense que, pour les Israéliens, le combat le plus important actuellement, c’est le combat pour en finir avec 53 années de domination et d’oppression sur des millions de personnes qui n’ont pas eu un seul jour de liberté ni d’indépendance.Vous insistez dans votre livre sur le fait que les Palestiniens n’ont pas de droits civils, ni politiques

Exactement ! Le paradigme de l’occupation armée, qui est un concept légal régi par le droit international humanitaire, est qu’une force militaire occupante contrôle un territoire et sa population, et que les droits civils de ces personnes sont suspendus pour la durée de l’occupation. C’est ce que stipule le droit international humanitaire, qui dit aussi que l’occupation doit être temporaire et que la puissance occupante, dans ce cas l’Etat d’Israël, doit avoir pour objectif la fin de l’occupation.Dans le cas de l’occupation par Israël des Territoires occupés, les gouvernements successifs d’Israël n’ont pas cherché à mettre fin à cette occupation, au contraire, ils ont cherché à perpétuer leur domination, une domination interne et sur le long terme, c’est un des problèmes auxquels on doit faire face.En tant qu’avocat des droits de l’homme, vous sentez-vous davantage pris pour cible actuellement ?Oui, absolument. Pas moi personnellement, mais l’ensemble de la communauté des droits de l’homme israélienne, y compris des ONG, des militants. Nous sommes vraiment ciblés, on nous surveille de près, l’espace pour mener nos activités est réduit par des législations qui imposent des sanctions sur certains genres de discours, ou on enquête sur nos financements, sur les donations aux ONG de droits de l’homme… Ce sont des choses que je n’aurais pas pu imaginer il y a 10 ou 12 ans qui puissent se produire en Israël ! C’est désormais notre réalité quotidienne. Au lieu d’avoir une conversation « civile et politique » sur ces questions, nos rivaux politiques délégitiment notre travail et c’est extrêmement dangereux. Cela montre à quel point la compréhension israélienne des valeurs démocratiques fondamentales est faible.Mais vous êtes un avocat, et vous devez composer avec le système judiciaire israélien. Et le titre de votre livre, Le mur et la porte, c’est aussi cette histoire de la porte de Zufin, qui résume le dilemme auquel vous, en tant qu’avocat de droits de l’homme, êtes confronté. Racontez-nous cette histoire de la porte de Zufin.Les avocats de droits de l’homme à travers le monde se retrouvent parfois dans des dilemmes : il faut choisir entre d’une part ce qui est le mieux pour leurs clients dans une affaire spécifique, et d’autre part ce qui est le mieux pour le combat plus large auquel ils participent, pour améliorer les droits humains, faire stopper les abus, etc. La plupart du temps, ces intérêts sont convergents et cela ne pose pas de problème, mais parfois ils sont en contradiction. Un des cas que j’ai défendus concernait mes clients d’un village palestinien, dont une partie des terres avait été confisquée à cause du mur de séparation érigé par Israël. J’ai rencontré les chefs de village et leur ai suggéré de porter l’affaire devant la Cour suprême en demandant que le tracé du mur soit modifié, pour qu’ils puissent de nouveau avoir leurs terres agricoles. Ils m’ont demandé : « Combien de temps cela va prendre ? » j’ai répondu : « 2, 3 ou même 4 ans ». Ils m’ont alors dit : « peut-être qu’on devrait demander qu’un point de passage soit ouvert dans le mur, une porte pour qu’on puisse traverser et cultiver nos champs ». Je savais que si je le demandais, j’obtiendrais certainement cette porte assez rapidement. Car c’est exactement ce que l’armée israélienne veut : que je sois l’intermédiaire entre elle et les Palestiniens. Je savais aussi que cette porte pourrait être mise en place mais que, petit à petit, les contrôles feraient que cela deviendrait de plus en plus difficile pour les Palestiniens de l’utiliser. C’était ça le dilemme : mes clients voulaient une porte dans le mur, ils pensaient que cela leur permettrait d’accéder à leurs terres, et moi je voulais me battre plus largement CONTRE ce mur. Contre l’idée qu’Israël pouvait ériger une barrière qui séparerait les Palestiniens de leurs terres agricoles. Pour savoir ce qui s’est finalement passé, vous devez lire le livre.Beaucoup d’avocats israéliens ont pris ces combats à bras le corps, sur différentes questions : contre la torture, la détention administrative, la déportation, les démolitions de maisons comme punition collective, la séparation des familles, transferts de populations, permis spéciaux et, bien sûr, les colonies et l’accaparement des terres. Vous avez beaucoup travaillé sur ces cas, et encore aujourd’hui. Comment considérez-vous votre travail, vous avez gagné des affaires, mais perdu beaucoup d’autres ?C’est très difficile de faire le bilan entre les victoires et les défaites. Dans mon livre, je fais la différence entre les succès et les échecs, et entre les victoires et les défaites. On peut gagner une affaire, mais cela peut mener à des échecs dans le changement de politique sur lequel on voulait peser. D’un autre côté, on peut perdre un cas en justice, mais avoir un impact sur les politiques mises en œuvre, et cela constitue donc un succès sur le long terme. Quand je regarde les cinquante années de combats judiciaires que j’ai décrits dans mon livre, je pense qu’une chose est claire : ne pas aller en justice, ne pas porter un cas au nom des personnes dont les droits sont bafoués, ce n’est pas une option. Mais élaborer une stratégie sur le genre de cas, sur les arguments à utiliser, c’est vraiment ce que tous les avocats de droits de l’homme devraient faire.

Un autre aspect que vous soulevez, c’est l’intérêt au niveau international, qui s’est beaucoup réduit ces dernières années concernant le conflit israélo-palestinien et un possible plan de paix. Ceci a aussi un impact sur les cas que vous portez en justice ?Oui, bien sûr. Les changements dans les politiques sur ce conflit ont un impact sur l’environnement dans lequel je dois défendre les affaires. Nous sommes dans un moment où le législateur israélien s’oriente vers l’extrême droite : il vote des lois comme celle sur la régularisation, qui exproprie des terres des Palestiniens pour les allouer à des juifs. Donc, avec les affaires que je porte devant la justice, j’essaye de contester cette loi. La semaine dernière nous avons remporté une victoire, qui a été ensuite rejetée par la Cour suprême. Mais la question de l’annexion qui se profile est aussi un grand défi pour nous.Vous évoquez la question de l’annexion qui est au programme avec la volonté d’Israël d’imposer sa souveraineté sur la vallée du Jourdain. Cela va entraîner encore davantage d’accaparement de terres, et cela rendra votre combat encore plus difficile dans les prochaines années ?Oui mais l’annexion, ce n’est pas encore fait. Et nous continuons à nous battre pour l’empêcher. C’est vrai que nous n’avions jamais été aussi près d’une annexion. Et même si elle se produisait, cela ne mettrait pas fin au combat. Au contraire, ça le renforcerait, avec le constat que nous avons une réalité d’apartheid qui existe déjà dans les Territoires palestiniens, avec deux groupes : d’une part des Israéliens juifs, et de l’autre les Palestiniens. Le premier qui a accès à tous ses droits fondamentaux et le second dont les droits sont inexistants. L’un, dont toutes les ressources de la terre sont dirigées vers lui, au détriment de l’autre.Cette réalité d’apartheid serait amplifiée et consolidée par l’annexion. Notre rôle à tous, pas simplement les Israéliens mais toute la communauté internationale, serait de travailler dur pour y mettre fin. Car il ne s’agit pas seulement de violations du droit international, cela constituerait un crime contre l’Humanité. Donc, même si l’annexion se produit, notre rôle sera de poursuivre le combat, de continuer à s’opposer à ce qui se passe en Cisjordanie et d’autres territoires qui sont israéliens ET palestiniens. Je ne vois pas comment les militants et avocats pourraient laisser tomber. Jusqu’à ce que tous les habitants depuis la vallée du Jourdain jusqu’à la mer deviennent de véritables citoyens d’un véritable Etat, un Etat ou deux Etats, mais de vrais Etats, jusqu’à ce jour-là - et ce jour viendra, car il n’y a pas d’autre alternative pour un espace démocratique – donc jusqu’à ce jour-là, nous continuerons notre combat.