Peut-être parce qu’il n’est passé par aucune école qui lui aura enseigné très tôt les bonnes manières et indiqué une fois pour toutes le “droit chemin” au détriment de tous les autres, Nicolas Repac, en authentique autodidacte, s’est toujours autorisé tous les détours et toutes les échappées belles pour parvenir à ses fins. Privilégiant la diversité des expériences acquises dans la multiplicité du “faire” à tout système théorique, ce “touche à tout” intuitif s’est ainsi improvisé au fil des années guitariste de jazz, auteur-compositeur-interprète, pionnier de l’électronique et de l’informatique, mettant peu à peu cette somme de savoir-faire au service d’un talent hors-norme d’arrangeur et de producteur.

Alter ego d’Arthur H depuis près de 25 ans, collaborateur d’artistes aussi différents et renommés qu’Alain Bashung ou la diva malienne Mamani Keïta, mais aussi compositeur pour le cinéma (des Frères Larrieu à Claire Simon) — Repac s’est forgé, ces dernières années, une solide réputation de “scénographe sonore” inventif et élégant, unanimement reconnu pour sa capacité empathique à analyser, préciser, mettre en forme et “réaliser” le désir des autres. 

C’est néanmoins lorsqu’il s’affronte à ses propres obsessions, mettant toute son intelligence et toute sa technique musicale à explorer les méandres de son propre univers poétique, que Nicolas Repac affirme le plus crânement sa différence. À l’heure où chacun se voit plus que jamais sommé de cultiver son jardin à l’ombre du grand arbre de ses ancêtres, soupçonné dès qu’il s’aventure au-delà du pré carré qu’on lui a assigné de venir piller l’héritage des “autres”, ses compositions hybrides, frayant de manière oblique dans la forêt touffue de références et de styles qui constituent le paysage musical contemporain, s’organisent à la manière d’un vaste brassage de formes et d’humeurs mettant en résonance des espaces et des époques qu’on n’aurait jamais imaginé entendre se rencontrer… Une façon iconoclaste et farouchement indépendante de vivre, de penser et de faire de la musique qui sonne autant comme un hymne au métissage culturel que comme une sorte de manifeste poétique et politique affirmant la liberté de tout créateur d’engager le dialogue avec la totalité des formes prises par la musique au cours du temps, partout dans le monde.

Sur ce principe, et suite à sa rencontre en 2015 avec Charles Duvelle,- cofondateur en 1960 avec Pierre Schaeffer du mythique label discographique Ocora Radio France puis, en 1998, de la collection “Prophet” également consacrée à la captation partout sur la planète des musiques traditionnelles les plus rares-, Nicolas Repac a eu le désir de remettre en branle la féérie onirique de son art du sample en systématisant et poussant au bout de sa logique poétique son utilisation des archives. “C’était un monsieur passionnant et exceptionnel de générosité,” se souvient le musicien. “Il m’a ouvert ses portes, offert ses bandes et laissé le ‘chant libre’ !”

Dans le prolongement du geste de deux de ses disques précédents pour le label Nø Førmat!, Swing Swing et Black Box, qui revisitaient et revivifiaient au prisme de la musique électronique la plus contemporaine de vieux enregistrements de jazz classique et de blues, le musicien s’est donc plongé corps et âme dans la malle aux trésors de ces documents sonores exceptionnels glanés tout autour du monde et jusque dans ses contrées les plus reculées, pour “composer” avec la diversité de ces voix, rythmes, textures et couleurs sonores, un ensemble de pièces à la fois totalement libres et expérimentales dans leurs formes mouvantes et kaléidoscopiques et parfaitement insituables sur l’échiquier des musiques actuelles. 

Voir le clip Ethnicolor

Puisant dans la richesse de ce matériau avec la candeur émerveillée d’un enfant, Nicolas Repac s’aventure ici dans les télescopages sonores et stylistiques les plus fous, s’affranchissant de toute cohérence ethnomusicologique, pour au-delà des frontières du temps et de l’espace, s’adresser directement à l’âme et à l’imagination des auditeurs. Greffant les grooves entêtants de percussions traditionnelles du Bénin sur des ritournelles de violon subsaharien entrelacé de morin khuur mongol sur fond d’arc à bouche pygmée et de kora malienne, Nicolas Repac embarque dans le plus envoûtant des voyages immobiles — au plus intime des pulsions et pulsations humaines.

Comme le suggère son titre, Rhapsodic, jouant à fond la carte de la liberté formelle et du patchwork sonore, s’avère de facto, un véritable tour de force stylistique — une proposition expérimentale d’une grande radicalité. Contrairement aux pièces de Swing Swing et Black Box, les morceaux de ce nouveau recueil accumulent les sources plutôt que de privilégier une unique direction, permettant à Nicolas Repac de pousser encore plus loin sa virtuosité dans l’art polyphonique de concasser et assembler les samples en un vaste kaléidoscope rétro-futuriste. Au final, telle une machine désirante branchée sur l’inconscient collectif, la musique de Repac génère des rapprochements, des mises en résonance et des concordances d’une beauté de matin du monde. 

Titres joués dans l’émission :

Kama Twist Dada, Dancestral, Space Mobylette, Echo Système, extraits de l’album Rhapsodic sorti chez No Format. 

Playlist de Nicolas Repac

David Bowie Black Star

Can Vitamin C

Josman Vanille

Jamie Woon Sharpness

Vendredi sur Mer Les Filles Désir