... et nos invités Pascal Danaë, Tia Gouttebel et Marc Glomeau. (Rediffusion)

Pascal Danaë présente le nouvel et 2ème album de Delgres 4 Ed Maten.

C'est comme si tout ce que j'avais accompli jusqu'à présent m'avait conduit à vivre ce moment-là. Le moment dont parle Pascal Danaë est celui où Delgres a cessé d'être à ses yeux un énième projet pour devenir le tournant d'une carrière. Mais qu'est-ce donc que ce groupe Delgres ? Un trio de blues caribéen, un blues d'aujourd'hui chanté le plus souvent en créole né, il y a déjà quatre ans, de la rencontre de Pascal avec le batteur Baptiste Brondy et le joueur de sousaphone Rafgee. C'est surtout une aventure intime, un voyage intérieur où la musique devient le véhicule imaginaire, quoique vibrant, d'un vécu personnel, d'une histoire familiale. Et plus l'élargissement, du destin d'une partie du monde connu par le déracinement et la difficile conquête d'une identité.

Auteur, compositeur, multi-instrumentiste et chanteur, Pascal a offert de pouvoir présenter un CV long comme un livret d'opéra, riche et varié comme le menu d'un banquet de noces, et sait parfaitement où il en est de ce valeureux parcours, remémoré ici dans la chanson Vivre sur La Route. Lui qui a accumulé tant d'expérience au cours de ses multiples vies, à Paris, Londres et Amsterdam, s'est illustré avec un album solo en 2007 (Londres-Paris) pour ensuite connaître une première consécration avec le trio afro-brésilien Rivière Noire (Meilleur album de Musiques du monde aux Victoires de la Musique 2015), n'ignorez rien de la valeur des étapes franchies ni des petites conquêtes quotidiennes. Avec Rivière Noire, il s'est senti légitimé dans sa quête d'authenticité, raffermi dans son désir de prendre la musique par la racine. 

 

Tout est parti de la guitare Dobro. J'étais à Amsterdam quand j'ai commencé à jouer. Cet instrument, le sentiment d'éloignement, s'ajoutait à celui d'être un peu à la croisée de différents chemins professionnels, m'ont instinctivement amené à faire du blues, musique que j'avais déjà approchée mais indirectement, à travers le jazz. Le créole que j'ai appris à la maison, et un peu chanté autrefois, s'est aussitôt invité. De retour à Paris, il cherche à approfondir le sillon avec des gens dont il partage la sensibilité. Il se tourne d'abord vers le batteur Baptiste Brondy qu'il a eu loisir de côtoyer au sein de Rivière Noire. Pour la basse, en revanche, j'avais la vision d'une fanfare de carnaval, comme il y en a aux Antilles ou à La Nouvelle-Orléans, où le rôle est tenu par le sousaphone. Après quelques recherches, il prend contact avec Rafgee, trompettiste diplômé du Conservatoire de Paris qui intègre régulièrement son gros tuba-contrebasse dans un orchestre animant les bals antillais. Rafgee connaît mieux que moi la biguine et le quadrille, reconnaît Pascal. Il est le seul à pouvoir marier Moussorgski à la mazurka dans un orchestre mandingue, lit-on d'ailleurs dans un article consacré au trio.         

Une des premières chansons à voir le jour, Mo Jodi, va se révéler décisive. Elle s'inspire de l'héroïsme d'un personnage incontournable de la lutte contre l'esclavage dans les Antilles françaises, Louis Delgrès. En 1802, ce colonel d'infanterie de l'Armée française a, en vertu de la devise révolutionnaire "Vivre Libre ou Mourir", préféré la mort à la captivité après s'être rebellé contre les troupes napoléoniennes. Le morceau Mo Jodi (Mourir aujourd'hui) rend hommage à son sacrifice. Du coup, la figure de Louis Delgrès a accompagné le prêté mûrissement du groupe, à tel point que lui donner son nom s'est imposé comme une évidence. Symboliquement, ce choix qui n'est pas anodin facilitera l'épanouissement à travers le créole de sentiments intimes et collectifs longtemps réprimés parce que liés à cette histoire destructrice sur laquelle règne encore beaucoup d'opacité. Sentiments de colère face au rejet dans Ramené Mwen, de révolte dans Anko. Fruit de l'exaspération qu'engendre la surdité des tout-puissants dans Monsieur le Président. Ou résulte d'un sursaut d'amour-propre et de dignité dans Respecté Nou. Manière pudique de confesser une culpabilité dans Pardoné Mwen. Ou sentiment bouleversant d'émotion quand on s'adresse à un proche à qui l'on n'a pu dire adieu dans Séré mwen pli fo, chanté en duo par Pascal Danaë avec une fidèle complice, Skye Edwards de Morcheeba.

Nombre de chansons de ce premier recueil révèlent une blessure, une lésion ou un traumatisme qui sont confiés au pouvoir guérisseur de cette musique parmi les plus universelles et miraculeuses qui soit: le blues. Mais, le miracle serait resté incomplet sans l'apaisante légèreté d'un Ti Mamzelle ou le doux fatalisme d'un Chak jou bon dié fè (en français: Chaque jour que le Bon Dieu fait). Enfin, n'oublions pas la passagère spirituelle clandestine de cette chaloupe bravant la tempête d'un passé douloureux pour mieux affronter les futurs futurs: Louise Danaë, trisaïeule guadeloupéenne de Pascal, dont il a retrouvé la lettre d'affranchissement datant de 1841.C'est la première fois que je peux me libérer aussi franchement de toutes ces émotions. Au point que Delgres, outre une passionnante aventure musicale et humaine, est devenu une sorte de cellule psychologique…

 

De cette odyssée à travers le temps et les continents, la guitare Dobro reste le gouvernail intraitable, avec sa vibration particulière qui donne cette couleur primaire à la musique, ce grain de vie qui pimentait déjà les meilleurs enregistrements de Hound Dog Taylor, de Taj Mahal et de JJ Cale. À cet héritage, Delgres apporte une relecture enivrante. Car à la touche caribéenne de Pascal Danaë, s'ajoutent la puissante pulsation des fûts de Baptiste Brondy et les lignes de basses reptiliennes du tuba de Rafgee. La musique fascinante qu'ils produisent est celle est d'un power trio unique, proche aussi des univers des Black Keys et de Hanni El Khatib, entre rock sous hypnose, soul tellurique et garage abrasif. Le stade ultime, peut-être, de cette créolité féconde dans laquelle le penseur Édouard Glissant croyait voir la promesse d'un monde moins barbare et plus fraternel. Francis Dordor.

 

Titres diffusés de Delgres, Cd 4 Ed Maten (Pias 2021)

4 Ed Maten voir le clip

Aléas voir le clip

Se Mo La 

L’école 

Lundi, Mardi, Mercredi. 

 

Puis nous recevons Tia Gouttebel et Marc Glomeau du trio Muddy Gurdy pour la sortie du nouvel album Homecoming.

Une chanteuse-guitariste de blues, un percussionniste spécialiste des rythmes latinos, un joueur de vielle à roue expert des musiques traditionnelles du centre de la France. A priori, ces trois-là n’auraient jamais dû se rencontrer. Et ils se sont rencontrés, forcément au croisement de routes différentes, et plus précisément sur le crossroad du blues.

Au printemps 2017, Tia Gouttebel (chant-guitare), Marco Glomeau (percussions) et Gilles Chabenat (vielle à roue) partent enregistrer dans le nord du Mississippi, dit "le pays des collines", là où prolifèrent le kudzu et une forme de blues hypnotique jadis chanté par Fred McDowell, Jessie Mae Hemphill, Junior Kimbrough ou RL Burnside. C’est un voyage initiatique autant qu’éthique voir le film.

Éthique, parce qu’ils n’y vont pas pour les clichés touristiques. Plutôt pour un échange de cultures, une vraie rencontre, invitant des locaux à partager leur musique, enregistrant sur le terrain avec un studio mobile. Les musiciens du Mississippi n’avaient jamais vu, ni entendu de vielle à roue avant. Mais entre gens de la terre, parce que la Terre est ronde, on se reconnaît, on se comprend.

Initiatique, parce que ce voyage signe l’acte de naissance de Muddy Gurdy. L’album est imprégné de la magie du Mississippi. C’est un coup de cœur, un succès critique et commercial, salué et diffusé jusqu’aux États-Unis. Avec cet album, Muddy Gurdy tourne beaucoup et emballe un nouveau public (parce qu’en plus, ils sont drôles et attachants sur scène).

En février 2020, juste avant que le monde ne s’arrête de tourner et les avions de voler, ils sont sélectionnés au festival Folk Alliance de La Nouvelle-Orléans, où ils enregistrent un morceau pour les archives de la prestigieuse Bibliothèque du Congrès.

 

Pour la suite, le défi est de taille : comment faire mieux ou tout aussi bien, sans refaire pareil ? Comment se renouveler tout en restant soi-même ? Le meilleur blues est celui qui se décline sans se répéter.

Et celui qui ne se coupe pas de ses racines, de son histoire. Après avoir exploré in situ les sources américaines de sa musique, Muddy Gurdy va retrouver ses propres racines. Basé à quelques kilomètres de Clermont-Ferrand, le trio planifie son nouvel enregistrement en Auvergne, avec des musiciens locaux emblématiques, bande annonce.

L’enregistrement est itinérant. Dans une grange, près du lac de Guéry, où le groupe a posé son bivouac. Dans une chapelle du XIIè siècle, perdue au fond d’une gorge près du plateau du Cézallier. Dans une autre petite chapelle avec le Sancy en ligne de mire. Dans l’ancienne salle de bal d’un bistro de montagne, où la tenancière voit passer plus de vaches que de clients. Dans le cratère d’un volcan en pleine nuit, à la lumière de torches. Tirer des câbles vers des endroits où il n’y a pas l’électricité, marcher longtemps avec le matériel sur le dos, faire avec le vent qui souffle fort…

Cet enregistrement réalisé en août 2020 est encore une aventure, et une histoire de rencontres. 

Les invités sont les frères Champion, deux solides gaillards qui dansent la bourrée, organisent des bals et ont créé dans la Combraille un centre d’apprentissage des musiques et danses traditionnelles. 

Les frères Champion font partie de ces Auvergnats qui ont fait évoluer le patrimoine culturel populaire rural et l’ont sorti du folklorisme. Tout comme Louis Jacques, qui joue de la cornemuse électrifiée dans le groupe électro-trad Super Parquet. Et puis Guillaume Vardoz à l’harmonica, un jeune musicien qui ne joue pas comme dans le blues, mais dans la tradition auvergnate, où cet accordéon de poche est l’ami des bergers. 

Ce genre de correspondance entre deux musiques séparées par des milliers de kilomètres, c’est l’âme nomade de Muddy Gurdy. La vielle à roue de Gilles Chabenat, aussi hypnotique que la guitare de Junior Kimbrough, en est l’essence. Mais on en trouve un autre exemple sur l’album avec le briolage pratiqué par Maxence Latrémolière, un jeune musicien par ailleurs auteur d’un mémoire sur le sujet. Le briolage est un chant de travail pratiqué par les laboureurs du Centre France depuis le XVIIIè siècle, et dont l’écho croise celui du holler américain.

Comme les bluesmen du Mississippi sur l’album précédent, tous ces musiciens sont enracinés dans un terroir, ils en sont même les plus beaux fruits et ont leur raison d’être sur ce nouvel album.

On ne va pas ici déflorer l’album. Le mieux est de l’écouter, de découvrir comment le répertoire du blues chéri par Tia Gouttebel (des reprises de Jessie Mae Hemphill, JB Lenoir, Fred McDowell) s’accommode au climat auvergnat. Comment on peut danser la bourrée et le boogie en même temps. Comment les compositions embrassent les reprises. Comment un bouleversant Strange Fruit peut pousser dans le cratère d’un volcan.

Dans Muddy Gurdy, il y a toujours des histoires de correspondances, entre des territoires, des paysages, des époques, des lieux et des hommes. Dans le monde créole, on parle de "musique péi". Muddy Gurdy invente sa propre "musique péi", ses croisements intimes et fertiles. À ce niveau de correspondances, on peut parler de transcendance. Stéphane Deschamps.

 

 

 

 

Titres diffusés de Muddy Gurdy, Cd Homecoming (Chantilly Negra 2021)

Lord help the Poor and Needy 

Black Madonna

You Gotta Move

Strange Fruit

 

Bonus track Living in a Memory d’Archie Lee Hooker & The Coast to Coast Blues Band, extrait de l’album Living In A Memory (Dixiefrog 2021)

Voir le clip It’s a Jungle Out There.