L’homme politique le plus détesté de Russie remplit un théâtre moscovite depuis près de deux mois, avec des places jusqu’à 250 euros qui s’arrachent en une heure. La pièce de théâtre que tout le monde veut voir dans la capitale russe avec les comédiens les plus célèbres du pays s’intitule tout simplement « Gorbatchev ». La clé du succès ? C’est un choix artistique inédit en Russie : dépeindre avant tout l’homme derrière le politique, et célébrer le couple que le dernier dirigeant de l’Union soviétique formait avec sa femme Raïssa.

« Je n'étais pas marié au pays, à la Russie ou l'Union soviétique, mais à Raïssa. » Cette phrase de Mikhaïl Gorbatchev dans ses mémoires est le fil conducteur de la pièce si chaleureusement applaudie.

« J’ai aimé ce mélange entre l’amour et la grande histoire, entre autres parce que mon enfance s’est déroulée quand le pays était dirigé par Gorbatchev. Et puis sa relation avec Raïssa Maksimovna, cela aussi nous a en quelque sorte éduqué, cela a été un modèle pour les jeunes gens à l’époque. »
La rencontre entre Mikhaïl et Raïssa, point central de la pièce
Enfance et adolescence sont évoqués, mais le vrai point de départ, c'est quand le jeune étudiant à Moscou fait la rencontre de sa vie lors d’une soirée dansante à l’université.

« - Bonjour, je suis Mikhaïl Gorbatchev, je suis à la faculté de droit.

  • Bonjour, Raïssa Titarenko, je fais des études de philosophie.

  • Mais le cours de philosophie, c’est dans le même bâtiment que la fac de droit, et du coup, ça veut dire qu’on habite aussi dans la même résidence pour étudiants, rue Stromynka… mais comment j’ai fait pour ne pas la voir jusqu’ici ? Allez, c’est décidé, je l’invite à la prochaine danse ! »

Évidemment, il y aura une danse, des promenades, des conversations... Tout le monde connaît la fin de l’histoire, mais la salle vibre à chaque rendez-vous galant. Mariés, les Gorbatchev s’aiment, se chamaillent, se réconcilient... en presque 3 heures de texte. Quand Raïssa décède, la présence du veuf inconsolable remplit tout l’espace. Ses derniers mots : un monologue.

Mikhaïl Gorbatchev, carton sur ses genoux, fait l’inventaire des affaires de sa femme adorée : « J’ai tout sauvegardé intact. Ah voilà ! Ce tailleur et cette blouse couleur cerise, c’est ce qu’elle portait quand je suis tombé amoureux d’elle, encore étudiante… Il y a encore l’odeur de son parfum. Tout son monde de finesse féminine ! »

Un silence profond puis un tonnerre d'applaudissements...
Un autre regard sur le dirigeant russe
« En Russie, nous n’avons pas l’habitude de voir nos leaders comme des êtres humains. Pour nous, les gens qui sont au pouvoir n’ont rien à voir avec la vie réelle. Tous les dirigeants, y compris notre président actuel, ce sont des gens sans histoire personnelle. Et puis, à part, il y a Gorbatchev. Il est vivant, il est compréhensible, il est proche. »

Tellement proche, Gorbatchev, qu’il y a un peu plus d’un an, il s’est déplacé pour la première de la pièce. Avec lui, et encore aujourd’hui, des spectateurs qui tiennent à revivre une période ressentie, c’est rare en Russie, comme très heureuse.

« Actuellement en revanche, nous revenons en arrière, vers l’époque de Brejnev, vers le mensonge, la peur de dire la vérité ouvertement. Heureusement, il y a encore des théâtres et des metteurs en scène qui disent toujours les choses. »