L’usine Whirlpool à Amiens restera comme le théâtre d’une véritable joute électorale qui a propulsé hier les deux candidats à la présidentielle dans la bataille pour le second tour.
« La guerre est déclarée », lance Libération en première page. « Visite surprise de Marine Le Pen aux Whirlpool d’Amiens, contre-attaque immédiate d’Emmanuel Macron qui se rend au même endroit : l’entre-deux-tours s’accélère. Si Marine Le Pen a créé la surprise en dégainant la première, il n’est pas sûr que ce soit elle qui ait remporté la bataille, » estime Libération.
« Bien sûr, c’était une occasion en or pour le FN, pointe le journal : une entreprise frappée par la délocalisation d’une usine en Pologne, décidée par une multinationale américaine qui fait des profits, des salariés dégoûtés par une fermeture arrêtée au loin après qu’ils ont consenti en vain à des sacrifices importants, au cœur d’une région sinistrée. Tous les symboles étaient réunis pour alimenter la rhétorique anti-européenne, anti-mondialisation et anti-marché. […] Mais au-delà du symbole, encore faut-il trouver des solutions. Celles de Marine Le Pen, si elles répondent à des affects, n’aideront en rien les salariés de Whirlpool, estime Libération. Fermer les frontières ? Cela n’empêchera aucune délocalisation. Taxer les importations ? Très vite, les autres pays taxeront les exportations françaises. Briser l’Union européenne ? Les salaires polonais n’augmenteront pas pour autant et la concurrence des coûts de production continuera de plus belle. En revanche, relève encore Libération, l’État peut intervenir pour garantir une reprise qui maintienne les emplois sur place, si nécessaires à la ville, et, pour les salariés qui voudront partir, faire pression sur Whirlpool pour que cette entreprise bénéficiaire indemnise correctement les volontaires. Le tout dans le cadre d’une négociation serrée à trois : syndicats, direction et pouvoirs publics. Le reste n’est que propagande nationaliste. »
Pas de recettes miracle
Pour Les Echos, avantage aussi au candidat d’En Marche ! : « Emmanuel Macron a déjoué le piège de Marine Le Pen en faisant de Whirlpool le symbole d’un candidat qui ne promet pas l’impossible. “Non je n’interdirai pas aux entreprises de fermer des sites”, “Il n’y a pas de recettes miracles”, “Je ne fermerai pas les frontières”, a égrené Emmanuel Macron à Whirlpool, en essayant de faire de la pédagogie sur sa réforme de la formation professionnelle. “Il tient un discours de responsabilité tandis que Marine Le Pen fait des selfies”, ont relayé ses soutiens dans la foulée. »
« Regardons la réalité en face ! », s’exclame Le Figaro qui donne raison également au candidat Macron : « À qui fera-t-on croire que la mondialisation, tel le nuage de Tchernobyl, affecterait la seule France en épargnant ses voisins ? Cet alibi commode, brandi sans vergogne par Marine Le Pen, autorise les promesses les plus démagogiques. Pour réduire le chômage, il suffirait de taxer les produits étrangers, d’interdire les délocalisations, les travailleurs détachés et, tant que l’on y est, les licenciements. Aucun pays aujourd’hui au plein-emploi n’a utilisé ces attrape-nigauds. En revanche, pointe le quotidien de l’opposition, tous ont pris leur courage à deux mains pour réduire les dépenses publiques afin de libérer la croissance, puis réformé leur réglementation du travail en lui donnant plus de flexibilité. C’est la politique proposée par Emmanuel Macron, mais, tempère le quotidien d’opposition, encore assortie de trop de prudence et d’ambiguïté. »
Tout sera bon, côté FN
Attention, toutefois, prévient Le Républicain Lorrain, « la comédie jouée hier à Amiens souligne la combativité et l’intelligence du clan Le Pen, qui n’est pas résigné à la défaite. Et devrait faire réfléchir, s’il est encore temps, aux motivations des abstentionnistes dont la colère ou le désespoir vont grossir le score électoral de l’extrême droite. »
L’Est Républicain enchaîne : « Emmanuel Macron n’est pas encore à l’Élysée et il va en baver dans les deux semaines à venir. Marine Le Pen très à l’aise dans le registre des formules à l’emporte-pièce et des provocations réductrices, va lui mener la vie dure. »
En effet, complètent Les Dernières Nouvelles d’Alsace, « tout sera bon, côté FN, pour opposer deux styles, ce qui supposerait l’existence de deux France. Le Pen peut séduire ainsi ses fans les plus durs et des indécis. Mais, remarque le quotidien alsacien, elle peut aussi souder autour de Macron ceux qui refusent qu’un vote protestataire fasse basculer l’avenir du pays. Le FN rend peut-être service à Macron en le poussant dans ses retranchements. Il l’arrache au triomphalisme des premières heures et le remet en marche. »
Toujours est-il, constate La Charente Libre que « pour le toujours favori du deuxième tour, celui pour qui voteront Hollande et Sarkozy, la bataille d’Amiens annonce des combats difficiles pour les prochains dix jours, loin de la campagne tranquille dont il pouvait rêver. Mélenchon a sabordé d’entrée le “front républicain” qui aurait conduit à un plébiscite. Pour faire partager son optimisme combattant à plus de la moitié des Français, Emmanuel Macron va se heurter à un mur. »
Mélenchon joue les trouble-fête
En effet, à quoi joue Mélenchon ? « Selon son entourage, relève Paris-Normandie, le leader des Insoumis ne fera pas connaître son choix pour le second tour. Assourdissant silence de la part de celui qui, en 2002 lors du duel Chirac-Le Pen, déclarait : “le vote d’extrême droite doit être réduit au minimum. Il faut stopper la course à l’abîme.” Depuis de nombreuses années, Jean-Luc Mélenchon arbore à la boutonnière de sa veste un petit triangle rouge en mémoire des déportés communistes ; aujourd’hui, il devrait l’enlever. »
« Après avoir inventé le “dégagisme”, Jean-Luc Mélenchon expérimente un nouveau concept politique : l’absentéisme, soupire Le Parisien. Depuis dimanche soir, l’intarissable tribun se mure dans le silence. Il est le seul des grands candidats du premier tour à ne pas avoir pris position pour le second, ce qui revient, de fait, à placer sur le même plan Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Mélenchon, la République l’en remercie, est pourtant l’homme qui a réussi à limiter l’impact de la candidate d’extrême droite en donnant une autre couleur à la colère des déclassés. En désertant brutalement le jeu démocratique, il crée un appel d’air inespéré pour Marine Le Pen. Quelle qu’en soit la raison, conclut Le Parisien — réaction d’orgueil ou calcul politique —, sa défection tombe mal. »