Certes, les sondages, qui ne se sont pas trompés pour le premier tour, donnent Emmanuel Macron largement gagnant pour le second face à Marine Le Pen, avec environ 60 % des voix. Pour autant, rien n’est encore fait. Et comme le dit l’adage, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué… Emmanuel Macron aurait-il oublié cette maxime ? La presse s’interroge ce matin.
« De fait, constate Le Parisien, le camp Macron a donné l’impression dimanche soir de céder à l’euphorie. D’abord son discours depuis la porte de Versailles – où le candidat tenait sa soirée électorale – avait des accents de victoire finale. Puis il y eut ces images de dîner festif avec une centaine de convives, people et collaborateurs, dans une brasserie chic de Montparnasse. Prématuré, estime Le Parisien, et surtout décalé par rapport à une France qui venait d’exprimer sa colère et sa soif de changement. Ces images risquent de lui coller à la peau, comme le sparadrap du capitaine Haddock ou… les images du Fouquet’s de Sarkozy en 2007 ! »
 
Certes, « une soirée sympa entre amis, pointe Le Figaro. A une différence près, mais de taille : l’hôte du soir est en passe de devenir président de la République. D’où la charge symbolique de l’image. Ce que n’ont pas manqué de souligner les journalistes agglutinés devant la Rotonde, notamment ceux de l’émission d’humour et d’actualité Quotidien, de la chaîne TMC, qui ont interpellé Macron à sa sortie sur l’aspect Fouquet’s de la réception. »
 
Réaction d’Emmanuel Macron, citée par Le Figaro : « Si vous n’avez pas compris que c’était mon plaisir ce soir d’inviter mes secrétaires, mes officiers de sécurité, les politiques, les écrivains, les femmes et les hommes qui modestement depuis le début m’accompagnent, c’est que vous n’avez rien compris à la vie. Moi, je n’ai pas de leçons à recevoir du petit milieu parisien. »
 
Marianne plutôt que Brigitte…
 
Il n’empêche, relève Libération, « en fêtant sa victoire quinze jours trop tôt, le candidat d’En marche !, a fait un pas vers le piège qui lui est tendu : vendre la peau de l’ours… Un discours trop long et trop pâle, une posture trop confiante, un public qui crie non pas “République ! République !”, mais “Brigitte ! Brigitte !”, quand on eût préféré Marianne. On peut conduire une campagne magistrale qui place un jeune homme jamais élu, à peine ministre, en tête du premier tour de la présidentielle et mal la terminer, prévient Libé. Bien sûr, Marine Le Pen aura beaucoup de mal à aller chercher les 11 millions de voix qui lui manquent pour s’imposer. Encore faut-il se battre. Emmanuel Macron doit relever le défi du favori : rassembler au-delà de son cercle, entendre la colère populaire, unir la nation. Quand on veut être président, il faut incarner la République. »
 
Il y a là comme un « faux-départ », enchaînent Les Echos : « Emmanuel Macron est bien placé pour gagner. […] Il affronte un adversaire à la fois facile à battre et suffisamment coriace pour l’aider à se forger une cuirasse. Et pourtant, rien. La campagne de second tour n’a pas commencé. Du moins pour lui. Il n’a pas vu les questions que pourrait susciter son choix de fêter son premier tour dans une brasserie parisienne, fût-elle moins luxueuse que le Fouquet’s de Sarkozy. Il n’a pas jugé bon d’embrayer ce lundi sur la nécessité de “rassembler car l’heure est grave” comme le font ses soutiens sur les chaînes de télévision. Rien, ou presque. »
 
Au boulot !
 
Et pourtant, il y a fort à faire, souligne La Croix : « le défi que doit relever Emmanuel Macron d’ici au 7 mai est de présenter aux Français un projet au bénéfice de tous. Encourageant le dynamisme et les initiatives mais aussi soucieux de l’égalité des chances, protecteur des plus fragiles et capable de résister à la fascination du progrès. En d’autres termes, poursuit le quotidien catholique, il lui faut susciter des raisons positives de voter pour lui, autres que la peur d’une victoire de Marine Le Pen. Sinon, le candidat centriste sera exposé au risque de mauvais reports de voix, tant des électeurs de gauche que de ceux de droite. Ce travail d’explication interdit tout triomphalisme – même sous la forme bénigne d’une fin de soirée électorale dans une brasserie parisienne. »
 
Qui plus est, complète La Charente Libre, « l’intervention solennelle de François Hollande, hier en plein milieu d’après-midi, a sonné comme un rappel à l’ordre après la soirée privée de son ancien protégé la veille. Qu’Emmanuel Macron ait eu envie de faire sauter un bouchon dimanche soir paraît assez naturel. Plus surprenante est l’impression de brouillon qu’a laissé son discours prononcé tard dans la soirée. Adepte d’une communication millimétrée, Macron a paru flotter dans l’improvisation au moment où la gravité s’imposait. »
 
Réconcilier les Français
 
L’heure est donc au rassemblement, pointe Ouest France. « Rassembler. A présent que le Meccano est en mille morceaux, il va falloir le remonter, différemment pour qu’il fonctionne mieux. Ça vaut pour les battus. […] Ça vaut aussi pour Emmanuel Macron. Depuis un an qu’il a fondé En Marche !, il a anticipé l’alignement des planètes qui le guide vers l’Elysée. Pourtant, pointe Ouest France, son premier tour est une victoire a minima. Il arrive en tête autant par rejet des autres que par adhésion à sa personne et à son projet. […] Et il va lui falloir réconcilier des France qui se sentent étrangères les unes aux autres. Celle des périphéries qui ont privilégié Marine Le Pen et celle des métropoles et des catégories sociales supérieures. Celle des jeunes, des ouvriers et des bas revenus qui ont plutôt voté Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Celle des retraités, qui ont préféré François Fillon. Celle des historiques du PS, qui ont choisi Benoît Hamon. Celle du Nord-Est et du Sud-Est tentés par des réponses radicales. Celle du “frexit” porté par plusieurs candidats. »
 
Finalement, conclut L’Est Républicain, « Emmanuel Macron doit relever un défi immense. Rassembler des électorats divisés d’abord, puis labourer sur les terres frontistes où les damnés de la mondialisation se sentent reclus. Là où son adversaire rêve de vendanger les illusions perdues dans un panorama politique qui turbule, il devra surtout démontrer que son ascension a du sens et de la chair. D’une certaine manière, 20 ans après la campagne chiraquienne de 1995, il lui reste à ne pas trop faire le beau gosse et à se retrousser les manches pour réduire la fracture sociale ! »