En effet, Manuel Valls hier, lors de ses vœux à la presse, a longuement évoqué les attentats de Paris et dressé un sombre état des lieux de la situation des quartiers : « la relégation périurbaine, les ghettos, ce que j’évoquais déjà en 2005, un apartheid territorial, social, ethnique s’est imposé à notre pays », a donc affirmé le Premier ministre.
Alors, « 'Apartheid', 'ghettos'. Jamais, depuis mai 2012, pointe Le Figaro, Valls n’avait employé de tels termes pour parler des banlieues difficiles. 'Ces propos, affirme un proche du Premier ministre, il les tenait à Évry lorsqu’il était maire. Mais il ne les a pas prononcés depuis qu’il est entré au gouvernement'. Ces propos tranchent, en tout cas, singulièrement avec ceux que le chef du gouvernement tenait la semaine dernière à l’Assemblée nationale, relève encore Le Figaro. Conscient de ce glissement, Manuel Valls s’est défendu hier 'de chercher la moindre excuse', préférant souligner qu’il s’agit pour lui de 'regarder la réalité de notre pays'. »
Toujours est-il, remarque Le Parisien, que « ce terme d’apartheid a choqué plusieurs élus, pour qui comparer ce qui se passe en France à la politique ségrégationniste menée dans le passé par l’Afrique du Sud est infondé. » Exemples : « 'Grigny ou Aulnay ne sont pas Soweto. Kouachi n’est pas Mandela. A moins que Manuel Valls ne se prenne pour De Klerk', a réagi le député UMP Pierre Lellouche sur Twitter. 'Il n’y a pas de ségrégationnisme en France, a souligné Nathalie Kosciusko-Morizet. Il y a des problèmes d’inégalité et de discrimination'. 'Le numéro 2 du FN, Florian Philippot, y voit, lui, 'une insulte à la France'. »
Critiques sur la forme, moins sur le fond…
Dans les journaux, les éditorialistes sont tout aussi critiques… Mais sur le fond, ils ne démentent pas l’analyse du Premier ministre. « Le Premier ministre a parlé d’apartheid en France. Un mot qui frappe les esprits, s’exclame Le Midi Libre. Un mot qui explique la ségrégation raciale d’un autre temps. Un de ces mots qui nous renvoie à l’époque de Mandela, pris dans les affrontements entre les Blancs et les Noirs. C’est une erreur profonde de la part du leader du gouvernement. »
« Le Premier ministre est allé trop loin, renchérit La Voix du Nord. Pour avoir dirigé pendant 11 ans la ville d’Evry, que le langage politiquement correct qualifierait de 'multiculturelle', Manuel Valls peut dire qu’il sait de quoi il parle en matière de ghettos urbains (…) De là à parler d’'apartheid territorial, social, ethnique', il y a une limite à ne pas franchir en se souvenant à quel régime odieux de 'développement séparé' entre blancs et noirs ce mot renvoie. »
Certes, reconnait Le Républicain Lorrain, « le mot est lourd. Il est fort. Il est choquant. Apartheid ! » Mais, « c’est pour secouer les consciences que Manuel Valls a eu recours à ce terme qui doit se lire comme un signal adressé à ceux qui se sentent en marge d’un pays se complaisant à les ignorer. Et qui, de ce fait, ne sont portés ni à l’analyse sémantique ni aux jeux avec les mouches. »
Et finalement, « l’apartheid est bien là », estime L’Alsace : « la République, fière, à juste titre, de sa politique d’intégration qui avait permis à la France d’être un exemple, n’a pas su s’adapter au double défi de la crise économique et de l’immigration massive (…) Ces ghettos sont infiltrés par des délinquants et des prêcheurs de haine qui ont piloté la désintégration volontaire. L’apartheid est bien là, donc, affirme L’Alsace, sauf que cette cassure est tout autant liée à l’aveuglement de nos dirigeants qu’à la volonté d’une minorité visible qui habite ces cités de rejeter tous les symboles de la République (…) Il aura fallu la vague d’attentats pour que l’on parle de laïcité, de tolérance et que l’on s'interroge sur la remise en cause de nos principes. Manuel Valls espère que la 'citoyenneté' aura plus de succès que 'l’intégration'. On l’espère. »
« Reste une chose maintenant, essentielle, estime Paris-Normandie : le diagnostic posé, qu’il s’appelle inégalité, fracture ou apartheid, tout reste à faire pour faire disparaître ce mot-là du langage contemporain ou n’en faire qu’un souvenir pour les livres d’histoire. Mais là, la recette semble introuvable à court terme. »
Un chantier immense
Alors « que faire ?, s’interroge La Montagne. Si la première réponse urgente, massive, est une réponse sécuritaire, il doit y avoir une deuxième réponse à long terme. Elle doit être républicaine. C’est ce que le Premier ministre a nommé hier la refondation 'de la citoyenneté'. Cela veut dire notamment repositionner l’école, les médiateurs sociaux, se préserver de la victimisation, redonner de l’espoir. Chantier immense, chantier de reconquête, qui est à lui seul une sorte de nouvelle frontière. »
Et puis si apartheid il y a, le premier responsable, c’est la crise économique et sociale, affirme L’Humanité : « si Manuel Valls cherche à dénoncer les processus depuis tant d’années, qui conduisent à l’atomisation de certains quartiers qu’il nomme lui-même 'ghettos', il ferait mieux de dire la vérité. Cette vérité est simple, pointe le quotidien communiste : le problème des quartiers populaires n'est pas l’islam mais l’épouvantable crise sociale qui laisse sans emploi plus de 40% des 18-30 ans, sans parler des conditions d’existence, réduites à pas grand-chose, avec des services publics en perdition. »
Exigence de fermeté
Pour ce qui est du volet sécuritaire, il faut frapper un grand coup, estime Le Figaro. « C’est aujourd’hui ou jamais, affirme le quotidien d’opposition. (…) L’urgence commande d’améliorer la traçabilité des délinquants, de reconsidérer notre régime carcéral, de renforcer le contrôle d’Internet, de frapper d’indignité nationale ou de déchoir de la nationalité française les terroristes selon leur profil, d’interdire du territoire ou d’intercepter à leur retour les djihadistes français, d’accorder davantage de moyens matériels aux forces de l’ordre, et d’assurer enfin une coordination plus étroite des services de renseignements. Rien ne doit être négligé pour garantir notre sécurité. Notre liberté est en jeu. Les mesures annoncées ce mercredi par le gouvernement devront être suffisamment claires et précises, s’exclame encore Le Figaro, si elles veulent répondre à cette exigence de fermeté. »
Halte au complotisme !
Enfin, Libération part en guerre contre les conspirationnistes… « Encore le coup du complot », soupire le journal qui constate que « relayées sur internet, les théories conspirationnistes ont rapidement fleuri après les attaques djihadistes en France notamment chez les jeunes. »
Libération qui démonte plusieurs thèses farfelues, auxquelles nous ne ferons pas de publicité ici.
Commentaire du journal : « le complotisme, qui consiste à attribuer tel ou tel crime à des puissances secrètes, n’est pas seulement un dérapage de la raison, un biais de l’esprit. C’est aussi une idéologie. Et cette idéologie, au bout du compte, tend à miner les bases mêmes de nos sociétés démocratiques. »