Si je vous dis 1981, vous pensez peut-être à l’abolition de la peine de mort. Et bah pas pour tout le monde, et surtout pas les tyrans intergalactiques ! 

DREAM IN BLUE

En matière de bande dessinée, et de Pop Culture au sens large, briser les codes est un défi constant et bon nombre d’auteurs s’y sont surtout cassé les dents ! 

Ainsi, quand en 1981 débarque Nexus, de Mike Baron et Steve Rude, chez Capital Comics, il est fort probable que quelques malheureux n’y aient absolument pas prêté attention. Après tout, des histoires avec types en moule-burnes qui volent dans l’espace et balancent des rayons lasers à tour de bras, il y en a plein ! 
Et puis, à l’heure où Frank Miller pousse Daredevil dans ses retranchements de super-héros urbain, confronté à une société gangrénée par le crime, qui s’intéresse encore à ces histoires de planètes lointaines et de vaisseaux spatiaux ? 

Bon, okay, là, je suis totalement de mauvaise foi, car on est seulement quelques mois après la sortie de L’Empire Contre-Attaque, mais, revenons-en à Nexus. 

Si les androïdes rêvent de moutons électriques, de quoi peuvent bien rêver les super-héros cosmiques ? Et bien de dictateurs à renverser, évidemment !
Horatio Hellpop, alias Nexus reçoit, lors de mystérieux rêves, la mission d’éliminer divers despotes sanguinaires et autres meurtriers de masse sévissant dans l’univers. N’étant libéré de ces angoissantes visions nocturnes qu’une fois la tâche accomplie, il peut cependant compter sur une colossale puissance pour parvenir à ses fins. 
Au fil de ses aventures, il ramène avec lui plusieurs réfugiés fuyant ces dictatures fraîchement renversées sur la lune d’Ylum, son sanctuaire, qui se transforme peu à peu en une société multiculturelle. 
Nexus va donc, au fur et à mesure qu’il fait tomber les régimes totalitaires, fonder sa propre nation et être contraint à jouer ponctuellement les chefs d’états, alors qu’il n’en a absolument aucune envie. 

Les réfugiés d’Ylum, qui voient en Horatio un sauveur tout puissant, placent de grands espoirs en sa personne, et tout en le respectant, attendent aussi de lui qu’il les représente et les écoute, quitte parfois à lui imposer une forme de pression populaire comme on pourrait le faire avec un homme politique. 
En plus de ce statut de leader non désiré, notre héros doit composer avec les terribles cauchemars récurrents qui désignent ses prochaines cibles et toute une série de menaces toutes plus étonnantes et vicieuses les unes que les autres, mais je vais y revenir un peu plus tard ! 

Car avant d’explorer en détails certains concepts de l’univers de Nexus, il me faut bien évidemment vous présenter les deux artistes derrière celui-ci ! 

Né en 1949 dans le Wisconsin, Mike Baron commence sa carrière dans les années 1970 en écrivant des nouvelles de science-fiction avant de faire ses premiers pas dans l’industrie des comics chez Kitchen Sink Press, dans le premier numéro de Weird Trips Magazine, consacré à, je cite : “la drogue, le sexe, l’occulte et les OVNIS”.
Au fil des ans, il a travaillé pour de nombreux éditeurs et créé un paquet de personnages originaux.
Parmi ses travaux les plus populaires, on peut citer le super-héros The Badger, dont les aventures mêlent politique et écologie sur un ton qui oscille entre drame et parodie du genre. 
Chez Marvel, il développera largement le background du Punisher, et travaillera ponctuellement sur des héros comme Batman ou Deadman chez DC Comics. 

Steve Rude est également né dans le Wisconsin, en 1956. Son style reconnaissable entre mille, héritage d’une bande dessinée typiquement américaine et de l’illustration d’actualité et publicitaire de la première moitié du XXème siècle se rapproche, par certains aspects, des productions européennes. À mi-chemin entre des dessinateurs italiens comme Aurelio Galleppini ou Raffaele Carlo Marcello et l’école de la ligne claire de Hergé. 
Rude va, tout en consacrant une grande partie de son temps à Nexus, réaliser une multitude de variant covers pour les éditeurs américains. 
Très attaché à son justicier cosmique, il entretient depuis longtemps maintenant le projet d’une adaptation animée pour laquelle il n’existe jusqu’à présent qu’une courte bande promotionnelle de 2 minutes. 

TURNING POINT

Avec le recul des années, Nexus représente un véritable tournant pour la thématique super-héroïque dans la bande dessinée indépendante américaine. 

Contrairement à l’impression que pourrait nous donner certains discours, le comic book indépendant n’est pas né avec Image Comics au début des années 1990, et encore moins avec des succès plus récents comme The Walking Dead. 
En fait, on peut même affirmer que le comic book indépendant a pratiquement toujours existé aux États-Unis, tout simplement parce que son statut varie en fonction du marché que l’on qualifiera de mainstream, et majoritairement porté par Marvel et par DC. 

Si on pourrait se risquer à considérer certaines publications EC Comics et les Bibles de Tijuana comme des formes de comic book proto-indé, car en réelles opposition avec les codes établis, et même carrément hors-la-loi dans certains cas, c’est surtout dans la deuxième moitié du XXème siècle que l’on assiste à une véritable explosion des productions dites underground. 
Dès les années 50 grâce à l’influence du magazine Mad, bien entendu, mais aussi dans les années 60 et 70 avec des figures reconnues comme Art Spiegelman, Trina Robbins, ou encore Robert Crumb ! 
Inspiré par la contre-culture, les cartoons, la drogue, ou encore la libération sexuelle et employant surtout un ton beaucoup plus cru et personnel que ce qui pouvait être présenté aux lecteurs de l’époque. 

Et c’est sans compter sur l’influence des artistes internationaux sur le marché américain. 
En 1975, les français de Métal Hurlant vont montrer un autre visage de la bande dessinée européenne, loin de l’asexué Tintin et des personnages à gros nez d’Astérix et Obélix. 
Et deux ans plus tard, le magazine britannique 2000 AD va enfoncer le clou en proposant des récits survitaminés réalisés par une génération d’auteurs dont le cynisme et l’acidité vont totalement révolutionner les productions américaines dans les années qui vont suivre. 
Tout ça pour vous dire que, déjà à cette époque, la bande dessinée a été triturée dans tous les sens et c’est de plus en plus compliqué d’espérer innover dans ce medium. 

Alors comment et pourquoi Nexus peut-être considéré comme un aboutissement du genre ? 

Et bien premièrement en se nourrissant des classiques de la science-fiction tout en se payant le luxe d’être en avance sur son temps. 
En s’inspirant du travail d’artistes comme Alex Toth, Jack Kirby ou Wally Wood, des comic books de science fiction des années 1950, et même plus largement des références incontournables de la SF, tous supports confondus, de Flash Gordon à Star Trek, Rude et Baron font de Nexus une sorte de space opera super-héroïque ultime. 
Le résultat est à mi-chemin entre l’univers coloré et un brin désuet les pulp’s et un pot-pourri de concepts et de fulgurances créatives héritées des courants artistiques et de la libération des mœurs des 70’s.  

J’ai aussi vu chez Nexus une critique de l’interventionnisme typique des États-Unis. Cette habitude qui consiste à aller foutre la merde dans un endroit où la situation était déjà bien pourrave, sous prétexte d’y jouer un rôle de libérateur en mission divine, mais principalement pour servir des intérêts économiques et géopolitiques, quitte à tout bonnement abandonner la population locale à son triste sort une fois l’objectif initial atteint. 

Dans les comics de super-héros, c’est quelque chose que l’on va par exemple retrouver chez les Avengers de Marvel, et que Warren Ellis poussera à son paroxysme pour mieux le parodier dans sa série The Authority à partir de 1999, dans laquelle on suit un groupe de surhommes renversant les dictatures à tours de bras, sans se soucier des conséquences à l’échelle mondiale. 
Alors, je ne sais pas si Rude et Baron ont réellement pensé les missions de leur exécuteur intergalactique comme une parabole de l’interventionnisme yankee, mais le statut quasi-messianique de Nexus, tant dans la façon dont il se voit attribuer lesdites missions que dans l’attente des peuples opprimés envers lui, y font écho d’une façon où d’une autre. 

L’autre point remarquable dans Nexus, c’est que tout en s’appropriant une partie des codes classiques que genre super-héroïques, notamment via le costume de son héros, la série permet pourtant à celui-ci de transgresser l’une des règles maîtresses respectée par la majorité des justiciers costumés à l’époque : on ne tue pas. 
Car oui, de Batman à Superman, en passant par Spider-Man ou Daredevil, les super-héros ont une règle d’or : ils ne tuent pas. C’est comme ça ! 

FOR WHOM THE BELL TOLLS

Héritée des restrictions du Comics Code Authority, ce principe est d’autant plus intéressant à étudier quand on se souvient que les États-Unis sont l’un des rares pays occidentaux à encore appliquer la peine de mort dans certains états. 
Étrange paradoxe, donc, que de faire appel à des super-justiciers symboles de l’échec d’un système judiciaire et social dépassé par la criminalité, tout en leur demandant d’appliquer une justice plus clémente que celle en vigueur en temps normal. 

Si cette règle à tendance à disparaître dans les années 1980, pour pratiquement s’inverser dans la décennie suivante qui fait la part belle aux anti-héros ultra-violent comme Spawn ou Wolverine, Nexus fait partie des premiers exemples de personnage traité comme un héros alors qu’il est ouvertement chargé d’exécuter des êtres vivants. 
Certes, ceux qui lui sont désignés comme cibles dans ses rêves sont les pires ordures de la galaxie, et on a un peu de mal à ressentir de l'empathie pour eux, mais il n’empêche que tout cela nous renvoie à des débats bien réels et encore actuels autour de la peine de mort, y compris en France, alors qu’elle a été abolie chez nous il y a plus de 40 ans ! 

Attention, l’angle adopté par la série n’a rien à voir avec un débat de comptoir au PMU du coin, puisqu’ici on s’intéressera plus aux états d’âmes d’un bourreau désigné malgré lui par une puissance supérieure que sur ce qui justifierait ou non la mise à mort de quelqu’un pour ses crimes. 

Comme dans les missions conférées par son statut de chef d’état quasi-accidentel, Horatio Hellpop doit parfois faire face aux attentes des opprimés quand il endosse le costume de l’exécuteur Nexus. Sauf que l’on comprend qu’il ne prend aucun plaisir à tuer et que cette action lui permet avant tout de se libérer de ses effrayants cauchemars. Aussi, être sollicité pour devenir une sorte de tueur à gages, et ça même si on lui demande d’éliminer quelqu'un de vraiment mauvais, va s’avérer être en totale opposition avec ses principes moraux. 

Car c’est bien de morale et d’héritage dont il est question dans la série de Mike Baron et Steve Rude. 
Quels paramètres poussent le héros à redéfinir ses propres limites en fonction des situations et de son histoire personnelle et familiale ? Comment doit-il gérer son statut non-désiré de justicier et de leader, et surtout, comment va-t'il y arriver sans renier ses principes et ses engagements ? 
Autant de questions qui donnent un ton politique, social, mais aussi fondamentalement humain à cette série, lui permettant de rester pertinente plusieurs décennies après la parution de son premier numéro. 
Et, il est bon de le préciser, Nexus recevra pas moins de 6 Eisner Awards entre 1988 et 2008, attestant d’une reconnaissance évidente et solide du travail de ses auteurs. 

Comme nous le savons tous, ce qui définit réellement un super-héros, et plus largement un personnage de comic book, ce ne sont ni ses incroyables pouvoirs, ni une puissance illimitée qui lui permet de surpasser le commun des mortels, mais bel et bien les enjeux moraux, sociaux, et parfois psychologiques qui se cachent derrière son costume bariolé. Et sur ce point, Nexus fait carton plein. 

Mais rassurez-vous, comme toute bande dessinée, ça reste aussi très divertissant au premier degré et c’est disponible en français chez Delirium dans une très belle édition ! 

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