Une figurine futuriste qui devient contre toute attente la star d’un comic book ?  Aujourd’hui, on parle de ROM, le chevalier de l’espace !

Les super-héros de la bande dessinée américaine et les produits dérivés, c’est une vieille histoire. Dès 1940, soit deux ans après sa première apparition dans Action Comics #1, Superman a droit à une adaptation en feuilleton radiophonique, mais également à une figurine à son effigie, produite par la société Ideal ! Si cette poupée de bois dotée d’une cape en tissu est simpliste, pour ne pas dire rustique, dans sa conception, elle reste cependant la première figurine de super-héros jamais fabriquée à grande échelle. Dans les années 1960, les avancées technologiques permettent de concevoir des jouets toujours plus perfectionnés. C’est notamment le cas avec les G.I. Joe de Hasbro, considérés comme les premières action figures, qui vont révolutionner le monde du jouet avec leurs poses réalistes et leurs accessoires inspirés d’armes ou de véhicules bien réels. 

Du côté des héros de comic books, le fabricant américain Mego obtient, en 1971, à la fois les droits des personnages de Marvel et de DC Comics et produira plusieurs dizaines de poupées articulées qui font aujourd’hui le bonheur des collectionneurs. Dès lors, les super-héros ne quitteront plus les magasins de jouets, de la gamme Secret Wars de Mattel en 1984, aux figurines Batman de Kenner surfant sur le succès de ses adaptations au cinéma ou de la série animée de Bruce Timm, en passant par les figurines de Toy Biz, tirées des séries animées consacrées à Spider-Man ou aux X-Men, dans les années 1990. Mais, comme vous pouvez l’imaginer, au milieu de ces réussites, on trouve aussi quelques tentatives plus ou moins fructueuses de faire cohabiter héros de plastique et héros de papier… C’est notamment vrai pour ROM the Space Knight, initiative commune de la société Parker Brothers et de Marvel Comics lancée en 1979. Si le personnage jouit encore aujourd’hui d’une forte popularité ; entretenue par une fanbase restreinte, mais fidèle ; son histoire reste un cas à part qui mérite d’être raconté. 

À l'orée des années 1980, les jouets embarquant de l’électronique ont le vent en poupe. Espérant surfer sur ce courant naissant, Scott Dankman, Richard C. Levy, et Bryan L. McCoy imaginent une figurine de robot à l’aspect humanoïde dotée d’effets sonores et lumineux qu’ils nomment COBOL, en référence au langage de programmation informatique du même nom. La société Parker Brothers, jusqu’alors spécialisée dans les jeux de société et derrière des licences connues de tous, comme le Cluedo ou le Monopoly, voit dans ce jouet ultramoderne l’occasion de conquérir un nouveau marché. Après avoir retravaillé le design et changé le nom en ROM ; acronyme de Read-Only Memory, sonnant bien mieux pour le grand public ; Parker décide de lancer la production de cette figurine en ménageant les coûts, afin d’éviter de perdre trop d’argent si le succès n’est pas au rendez-vous. 

Résultat : les économies et le manque d'expérience de Parker Brothers dans ce domaine font de ROM une figurine aussi avant-gardiste qu’imparfaite. Si elle est la première à embarquer autant d'électronique, proposant des fonctionnalités inédites pour l’époque, elle est également de conception assez médiocre, ce qui lui vaudra le droit d’être durement critiquée dans Time Magazine, qui annonçait qu’elle finirait rapidement sous un canapé, au milieu des moutons de poussière… Cachant une pile 9 volts dans son réacteur dorsal, ROM possède deux LED rouges à la place des yeux, un respirateur électronique produisant des “sons réalistes”, mais aussi trois accessoires lumineux : un analyseur, un traducteur et un neutraliseur, chacun ayant son utilité, bien entendu. Possédant autant de points d’articulation qu’une poupée Barbie, ROM sera intégré à la gamme Action Man de Palitoy au Royaume-Uni, mais peinera à se faire une place sur le marché américain. Avec moins de trois-cent-mille exemplaires vendus, Parker considérera cette incursion dans le monde de la figurine articulée comme un échec et abandonnera définitivement la ligne, sans jamais l’avoir étendue. 

Si McCoy rejette la responsabilité de ce fiasco sur le packaging peu accrocheur et la mauvaise communication de Parker Brothers, on ne peut pourtant pas reprocher à l’entreprise qui distribuait à cette époque le célèbre Scrabble, de ne pas avoir tout tenté pour promouvoir son robot. Car, si le jouet n’a pas su séduire les enfants, il n’en va pas de même pour la bande dessinée produite de décembre 1979 à février 1986 par Marvel Comics, à la demande de Parker. Quelques mois plus tôt, Bill Mantlo a convaincu l’éditeur en chef de Marvel Comics, Jim Shooter, d’acquérir la licence des jouets Micronauts, commercialisés aux États-Unis par Mego, pour en tirer une série de comic book. Dessinée par Michael Golden, Micronauts va connaître cinquante-neuf numéros et recevra le prix Eagle Award de la meilleure nouvelle série lors de la British Comic Art Convention de 1979. Considéré par Shooter comme apte à donner vie aux jouets dans des bandes dessinées, Mantlo, connu pour être le co-créateur de Rocket Racoon et de Cloak & Dagger, se voit donc octroyer le poste de scénariste sur ROM, tandis que le dessinateur Sal Buscema, qui a notamment œuvré sur Avengers ou Hulk, se charge de la partie graphique. 

Pour assurer la promotion de la figurine hi-tech de Parker, Bill Mantlo va devoir créer tout un background en partant de pratiquement rien. En premier lieu, ROM n’est plus un simple robot, mais plutôt un cyborg, un être vivant d’apparence humaine transformé en machine ultra perfectionnée. Issu de la rayonnante et très avancée civilisation Galadorienne, ROM est un chevalier de l’espace, chargé de pourchasser les Spectres Noirs, des créatures métamorphes dissimulées parmi les différentes populations de notre univers. Révélés par l’analyseur du champion de Galador, ces Spectres Noirs, ou Dire Wraiths en version originale, sont ensuite bannis dans une autre dimension grâce à son neutraliseur, tandis que son traducteur lui permet d’échanger avec les différents individus qui croisent son chemin. Vous l’avez compris, Bill Mantlo use des maigres éléments qui accompagnent la figurine articulée de Parker Brothers pour monter de toutes pièces une intrigue digne d’un film de science-fiction produit en plein maccarthysme. 

Heureusement pour nous, cette chasse aux créatures maléfiques infiltrées est loin d’être aussi simpliste que l’on pourrait le croire. Premièrement, la nature des Spectres Noirs, révélée par l’analyseur de ROM, reste totalement inconnue des humains. Ainsi, à leurs yeux, le justicier paré de chrome n’est ni plus ni moins qu’un extraterrestre impitoyable, exécutant leurs semblables en les désintégrant. Le Galadorien est donc considéré comme une menace par la presse, mais aussi par les autres héros Marvel qu’il va croiser au fil de ses aventures, comme Namor, Shang-Chi, ou encore le duo formé par Power Man et Iron Fist. Si cette intégration totale du personnage à l’univers de la Maison des Idées finira par se révéler problématique, elle permet dans un premier temps de donner beaucoup de relief à ROM. S’il est un cyborg bardé de gadgets électroniques, prétendument inarrêtable et indestructible, Mantlo et Buscema vont s’évertuer à entretenir un certain mystère autour de ses origines, en distillant les informations de façon sporadique, mais aussi à le mettre très souvent en mauvaise posture. La tension qui résulte de ces péripéties, associée au statut du personnage ; différent de celui des super-héros Marvel plus classiques, pour lesquels on ne s’inquiète déjà plus vraiment à l’époque ; accroît significativement l’attachement du lecteur pour ROM, ce qui participera assurément à la longévité de la série.

Avec le temps, le ton devient plus adulte, le protagoniste plus violent, et l’ambiance beaucoup plus lourde, voire horrifique, si bien qu’en France, dans les pages du mensuel Strange, où elle est publiée depuis le numéro 133 en 1981, la série ROM sera souvent censurée et retouchée pour ne pas attirer les foudres du comité de censure des publications destinées à la jeunesse. Outre des thématiques tournant autour du rôle messianique du héros, de son sens du sacrifice et de la façon dont il est rejeté par ceux qu’il vient protéger, la série Marvel abordera également l’humanité perdue de son personnage principal, son sens du devoir et des responsabilités, et plus globalement la question du vivre-ensemble. Avec soixante-quinze numéros au total ; dont les derniers seront dessinés par Steve Ditko, l’un des artistes majeurs de Marvel Comics ; ROM est un parfait exemple de la façon dont la Maison des Idées a su miser sur de nombreuses licences, plus ou moins prometteuses, durant les décennies 70, 80 et 90. Après La Planète des Singes et Star Wars, et avant les G.I. Joe, les Transformers, les Sectaurs, les Dino Riders, l’Agence tous risques, Indiana Jones, Barbie, Alf, les Power Rangers, ou même les Bisounours, la série de Bill Mantlo et Sal Buscema s’inscrit dans une longue tradition de publications Marvel exploitant des marques pour des durées plus ou moins longues. Ce qui est remarquable avec ROM, c’est que le comic book aura longtemps survécu à la figurine dont il devait faire de la réclame et lui aura même créé tout un univers, ce que Parker n’avait pas su faire pour vendre son jouet. Car, le fabricant de jeux de société n’avait sûrement pas compris que, bien au-delà des sons et des lumières, c’est avant tout à l’imagination des enfants qu’il faut savoir faire appel pour leur donner envie de jouer. Aussi, leur robot raide comme la mort pouvait bien s’époumoner dans son respirateur, et épuiser la totalité de sa pile 9 volts en clignotant par toutes les extrémités, jamais cela n’aurait pu égaler toute la créativité des artistes qui se sont investis pour donner du corps et de l’esprit à ce bonhomme en plastique. 

En 1991, Parker est racheté par Hasbro, qui cédera la licence à l’éditeur IDW Publishing, aux côtés d’autres célèbres marques de jouets lui appartenant, comme M.A.S.K., Transformers ou G.I. Joe. Une nouvelle série de comics, lancée en 2016, va devoir réécrire toute la mythologie du personnage, car si le héros est bien la propriété de Hasbro, tout le lore développé par Bill Mantlo appartient à Marvel Comics. Pendant très longtemps, cet imbroglio juridique va rendre impossible toute réimpression des épisodes de ROM publiés par Marvel, mais également des numéros d’autres séries de l’éditeur dans lesquels le chevalier de l’espace faisait une apparition. Un casse-tête éditorial qui prend fin en 2023, quand Marvel trouve un accord avec Hasbro, et annonce dans la foulée la ressortie de la série en format omnibus, avec un premier volume compilant les vingt-neuf premiers numéros, dont la sortie est prévue pour janvier 2024. 

Le Time Magazine a eu tort, on se souvient encore de ROM, le chevalier de l’espace. Peut-être pas autant que de Goldorak ou de Musclor, et plus comme d’un héros de comics que comme d’un jouet novateur un peu trop en avance sur son temps, mais il n’a pas disparu. Et c’est très certainement en partie grâce au travail de Bill Mantlo et Sal Buscema. Gravement blessé après avoir été renversé par un chauffard, jamais identifié, en 1992, Bill Mantlo aura attendu de nombreuses années, et la sortie des Gardiens de la Galaxie au cinéma en 2014, pour recevoir la reconnaissance que lui devait Marvel Comics. À l’heure ou ROM revient sur le devant de la scène, s’offrant à une nouvelle génération de lecteurs et apportant avec lui rumeurs et bruits de couloir autour d’éventuels projets d’adaptations au cinéma, espérons que les éditeurs, les studios, mais aussi le public, sauront faire preuve d’un peu moins d’ingratitude à l’égard de ceux qui ont modelé son univers. 

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