Pour cet épisode consacré à MEMORIA, le sublime dernier film
d’Apichatpong Weerasethakul, nous avons le plaisir et l’honneur
d’accueillir Jacky Goldberg, critique de cinéma et grand amoureux
des films du maître thaïlandais qu’il a eu le récent privilège
d’interroger pour un long entretien publié dans Les
Inrockuptibles. 


Six ans après CEMETERY OF SPLENDOUR, Apichatpong Weerasethakul revient
au cinéma avec un film qui, sous le voile de placidité que revêt
habituellement son cinéma, fait ici montre d’une puissance et
d’une force hallucinante. C’est loin dans notre crâne et loin
dans nos cœurs que MEMORIA arrive à distiller sa grâce vibratoire,
comme un étrange et doux venin. Aussi, le spectateur sera envoûté
ou ne sera pas. Passé, présent, futur, intérieur, extérieur,
tragédie, comédie, individu, collectif, nature, culture et bien
sûr, vivant ou mort, toutes ces rasantes catégories, ces cartes du
jeu de 7 familles avec lequel le tout-venant cinématographique et
télévisuel s’amuse à écrire des scénarios « malins » ont ici
disparues. Il ne reste plus rien que l’essentiel : une mémoire
grand ouverte, un son qui n’en finit pas de résonner comme une
énigme, un bruit fantôme, un écho qui semble avoir traversé le
temps et l’espace. 


Pour la première fois, le cinéaste thaïlandais tourne loin de chez lui,
dans une Colombie qui évoque irrésistiblement la Thaïlande telle
qu’on pouvait la voir dans ses films précédents, comme si plus
c’était loin pour lui et plus c’était chez lui. Pour la
première fois également, il accueille des stars dans son cinéma,
notamment dans le rôle principal, Tilda Swinton, magistrale et
subtile, elle évoque l’image d’un long pistil de lys s’égarant
doucement dans une jungle immense, et ce rôle, magnifique, de
Jessica restera sans doute comme l’un des plus beaux de sa
carrière.