Dans cet épisode des Énergies scolaires, Hélène Jacques Petit, enseignante de français et de FLS (français langue seconde) au collège Jean-Baptiste-Lebas à Roubaix, est la fière porte-parole d’une équipe pédagogique ayant conduit un groupe d’élèves allophones au concours d’éloquence « les Olympes de la parole », concours voué à promouvoir la place des femmes dans la société. Comment l’équipe a-t-elle préparé les élèves ? Quels obstacles ont-ils rencontrés ? Ont-ils gagné le concours ? Entrons dans le récit d’Hélène et de son équipe, dont les élèves ont gravi l’Olympe en luttant contre les stéréotypes.
- Les Olympes de la parole, sur education.gouv.fr - MENJS.
La transcription de cet épisode est disponible après les crédits.
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Transcription :
Je suis Hélène Jacques Petit, professeure de français et de FLS [français langue seconde] au collège Jean-Baptiste-Lebas à Roubaix (59). J'ai eu la chance de pouvoir organiser et participer au concours des Olympes de la parole avec quatre autres personnes de l'équipe : mes collègues de FLS, la CPE Madame Gueguen, qui est l’initiatrice du projet, et une assistante d'éducation, étudiante en cinéma.
Les Olympes de la parole, c’est un concours qui est organisé par l'Association française des femmes diplômées des universités, en partenariat avec le ministère [chargé] de l'Éducation nationale, le ministère des Droits des femmes [chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes, et le Haut conseil à l’égalité]. L'objectif est de faire participer les élèves – qu'ils soient écoliers, collégiens ou lycéens –, à la réalisation d'un document, d’un support pour réfléchir à la place des femmes dans la société. On était invités à réaliser un court-métrage puisqu'on devait présenter ce concours à distance en raison du Covid.
[Extrait d’une saynète]
« En 1960, la Maternité heureuse deviendra le MFPR, Mouvement français pour le planning familial. Le planning familial existe toujours aujourd'hui en France. Son objectif est l'éducation sexuelle et la lutte pour le droit à la contraception et à l'avortement. »
[Fin de la saynète]
Faire participer les élèves ? On s'est dit : « Chiche ! Il n'est pas noté que c'est interdit aux élèves d’UPE2A [Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants] donc on y va, on ose. Après tout, pourquoi pas ? » Tout est parti d'un groupe de discussion philosophique, qui était animé par Morgane Gueguen, avec les élèves d’UPE2A dans mon groupe. Et on s'est rendu compte que les élèves avaient un nombre de stéréotypes incroyables, et vraiment en particulier celui des genres : assez marqué pour certains, pas du tout pour d'autres. Et le concours est arrivé à ce moment-là. C'était donc l'occasion rêvée pour en parler sans en parler. La question des stéréotypes est une question qui se pose régulièrement et la question de la place de la femme est une question qui n'est toujours pas résolue dans la société d'aujourd'hui. Donc il est pour moi hyper important qu'on puisse y réfléchir et combattre les stéréotypes des genres par exemple, ne serait-ce que dans les supermarchés. Donc oui, je me suis sentie investie et vraiment concernée par cette question. Et l'envie de faire progresser la société se fait par des petites choses comme ça justement.
[Extrait d’une saynète]
« Les mentalités ont commencé à évoluer en 2006. La loi promeut l'égalité salariale entre les hommes et les femmes. Mais certaines inégalités demeurent, particulièrement les inégalités salariales. »
[Fin de la saynète]
Le premier travail qu'on a fait a été de choisir des affiches publicitaires comportant des stéréotypes à propos des femmes. Ces affiches étaient de différentes époques et ça nous arrangeait bien puisqu'il s'agissait de retracer un peu l'historique des stéréotypes au travers de la publicité. Une fois ces affiches choisies, on a demandé aux élèves de travailler sur des dialogues qui pourraient représenter, par des saynètes, la situation proposée dans l’affiche : le fait d'avoir un nouvel appareil ménager qui faisait le rêve de la femme, le parfum qui est synonyme de drague... Chaque groupe avait une mission particulière. Les A1 [dans le cadre européen de référence pour les langues, le niveau A1 correspond aux utilisateurs élémentaires avec un niveau introductif ou de découverte – voir la grille sur service-public.fr], analphabètes ou non, étaient acteurs. Les A2 [utilisateurs élémentaires, niveau intermédiaire ou usuel] ont écrit les textes des dialogues et étaient souffleurs au moment du tournage. Les B1 [utilisateurs indépendants, niveau seuil] ont fait les voix off sur l'historique des droits de la femme, voix off qu'on intercalait entre chaque saynète.
[Extrait d’une saynète]
« [En 1965, les femmes] obtiennent le droit de travailler sans l'autorisation de leur mari. En 1967, la loi Neuwirth autorise la contraception. En 1975, la loi Simone Veil autorise l'avortement. En Espagne, l'avortement est autorisé dès 1936. »
[Fin de la saynète]
Au cours du projet, on a donc demandé aux parents l'autorisation de filmer. Et là on a eu un souci parce qu'on ne les a pas toutes obtenues. Donc on était très embêtés : ça signifiait de ne pas pouvoir filmer le projet parce qu'on ne voulait pas exclure certains élèves en raison de cette absence d'autorisation. C'était hors de question pour nous. On fait beaucoup d'ateliers pratiques en groupe grands débutants et, en l'occurrence, on travaille le papier de différentes manières, et je me suis dit : « On va faire des masques en papier mâché pour cacher les visages des élèves. » Ce qui nous permettait de contourner cette absence d'autorisation de droit à l'image. On a fait des masques et on les a faits stéréotypés. Des masques masculins et des masques représentant une femme donc avec des cils surdimensionnés, un rouge à lèvres éclatant. Ce qui était au départ une vraie contrainte – et on a cru à un moment devoir arrêter le projet à cause de cette absence d'autorisations –, s'est finalement révélé encore plus intéressant au niveau pédagogique parce qu'on a encore plus travaillé sur les stéréotypes avec ces masques.
On est évidemment très fiers pour nos élèves du film en entier. J'ai un coup de cœur particulier pour la première saynète, celle de la crème Simon, parce qu'au départ on avait une élève, pour jouer le rôle de la femme, qui était absente ce jour-là et on était bien embêtés. Et, spontanément, un élève a proposé de jouer le rôle de cette femme et donc de porter un masque féminin.
[Extrait d’une saynète]
« – Pourquoi vous voulez mettre cette maudite crème ?
– Parce que je dois aller à la fête de mon amie avec de la crème Simon pour que les gens m’admirent.
– Vous devez montrer aux gens que vous êtes belle naturellement.
– Oh oui, c'est vrai, je suis belle même sans crème. »
[Fin de la saynète]
J'ai trouvé que, de ne pas se sentir cloisonné dans un rôle, était l'aboutissement du projet et, qu'en tant qu'acteur, on pouvait aussi endosser un rôle de femme ou d'homme indifféremment. Donc on a réalisé le film, on l'a envoyé évidemment, sans grand espoir à vrai dire. Étonnamment, on a été recontactés quelque temps plus tard en nous disant qu'on avait gagné la troisième place [rires]. Et c'était dingue parce qu'on n'en croyait pas nos oreilles. On était le seul dispositif UPE2A dans tous les prix qui ont été remis et obtenir cette place était une vraie reconnaissance pour les élèves qui étaient fous de joie. On était complètement scotchés. Il y a eu de nombreuses répercussions hyper positives de cette participation au projet et du fait qu'on ait gagné. Premièrement, ça a renouvelé et amplifié la confiance de nos élèves envers nous. Deuxièmement, suite à ça, quand on leur propose un nouveau projet, ils sont partants à fond, à chaque fois [rires]. Ça a permis aux élèves d’UPE2A d’être plus visibles dans l'établissement et donc vis-à-vis des autres élèves aussi. L'approximation au niveau du langage, le fait d'apprendre une langue peut être parfois considéré comme un manque, mais finalement tous les autres élèves se sont rendu compte qu'ils étaient capables de faire de grandes choses. Et c'est très important pour les élèves d’UPE2A et pour leurs rapports et leurs liens avec les autres élèves dans l'établissement.
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