Red Universe Tome 1 Chapitre 24 Episode 12 "Éroticokaléidoscopique"

Le hublot filtrait les variations de couleurs propres aux voyages interdimensionels de la Transition. Cela atténuait l’ambiance sombre de la pièce, les teintant d’un kaléidoscope sans fin et seule la lumière blanche de plusieurs lampes posées sur la table compensait cet effet féérique. Dans son bureau aménagé à l’intérieur du croiseur high-tech, en route vers la nébuleuse de Talbot, Ralato Ouli, ministre de la Sécurité, tuait le temps en feuilletant quelques rapports.

Là où il n’attendait que routine et descriptions soporifiques, il découvrait d’inquiétantes informations sous la forme de quelques annotations personnelles d’agents infiltrés, traitant de l’activité des Triades souriantes sur TB-03 et deux lunes un peu excentrées de Talbot. Il s’agissait de détails, mais ces Mentaux rapportaient certains mouvements suspects d’armes ou de capitaux. À la tête des Triades se trouvait un Stuffy « délégué » agissant au nom du chancelier Poféus. Cette organisation pilotait de manière plus ou moins directe tout le fonctionnement de la richissime société souriante de Talbot, dont la nébuleuse représentait un océan de lithium. Normalement, il ne devrait plus rien se passer de louche de ce côté-là, sauf si Stuffy se faisait doubler par une sorte de troisième colonne ? C’était une possibilité...
L’autre inquiétait bien plus et elle impliquait la perte du contrôle « d’un des quatre », comme ils étaient appelés dans les couloirs des Forces Mentales. C’était un avertissement du professeur QuartMac qui avait conduit à la dispersion de quelques agents mentaux chez les Mutualistes ou les Souriants. Le vieux savant avait pris Ralato à part, lors d’une énième réunion de travail sur la nouvelle flotte, pour rapporter un résultat troublant de ses recherches : le cerveau des corps non matures utilisés par les Stuffy présentait une malléabilité anormale. Cette plasticité des neurones était naturelle, elle permettait une meilleure adaptation à l’environnement ainsi qu’une perception accrue « de l’autre », c’était obligatoire pour vivre en société. Cela entrainait sur le long terme des changements de point de vue et d’appréciation ou une spécialisation poussée dans un domaine. Mais, fondamentalement, la psyché de la personne demeurait et si Ralato était devenu un grand Mental, il n’en était pas moins resté lui-même : Ralato Ouli.
Cette limite n’existait pas chez les Stuffy, d’après QuartMac. Profondément intégré à un milieu x, le clone modifierait son esprit pour évoluer, peut-être, vers ce que son rôle lui imposerait d’être. Ce n’étaient que des théories basées sur quelques expériences en parallèle, mais il avait été jugé plus sain de créer de réels clones de Stuffy et de les laisser arriver à maturité pour y transférer l’esprit des actuels clones. Le petit ajout du ministre de la Sécurité fut donc de les tenir sous plus étroite surveillance, en attendant.

Ralato relâcha la tension accumulée dans les muscles de son dos et s’enfonça dans l’épais fauteuil de son bureau. Sur sa droite, du côté du hublot, les couleurs défilaient, témoin de la traversée de milliers de dimensions à chaque seconde qui s’écoulait. Les calculateurs survitaminés de ce croiseur dernier cri permettaient d’aller jusqu’à trois fois plus vite en Transition, sous certaines conditions. Les Compresseurs dimensionnels, plus optimisés, délivraient des puissances inimaginables il y a seulement dix ans. D’où sa demande officielle de modernisation de la flotte spatiale « régulière », transmise aux états-majors. Il fallait qu’ils se pressent, ce vaisseau était désormais unique dans cette partie de l’univers.
La dernière fois qu’il s’était rendu sur Talbot, le voyage avait duré trois semaines et Ralato — assisté de Stuffy à l’intérieur de son esprit — s’était immédiatement retrouvé en territoire ennemi, risquant sa vie à chaque instant. Cette fois, le trajet prendrait moins d’une semaine et, d’ici quelques jours, le ministre Ouli pourrait répondre à l’invitation du Stuffy à la tête des Souriants. Celui-ci aurait découvert des informations précises sur ce qui se trouverait au-delà de la Passe de Magellone (là où se rendait la nouvelle flotte, donc).
Jusqu’à la lecture de ces rapports étalés sur son bureau, jamais Ralato n’aurait pu ne serait-ce qu’émettre l’hypothèse de l’existence d’un piège. Et si ses agents, suivant leurs consignes, avaient fait preuve d’un zèle trop prononcé ou que les Triades ne contrôlaient pas parfaitement la totalité des trafics qui se déroulaient dans la gigantesque nébuleuse de Talbot ?
Qu’en penser ? Cette demande du « Stuffy-Souriant » méritait-elle vraiment un déplacement ou voulait-il surtout l’avoir à portée de main ?
Peu de temps avant son départ, le chancelier l’avait convoqué. Comme à chaque rencontre avec lui, Ralato éprouvait de l’appréhension à se retrouver face à cet homme aux réactions si imprévisibles. Sur ce sujet, tous les rapports convergeaient : la folie gagnait l’ancien contramiral et ses moments de lucidité diminuaient progressivement, grevant ses capacités de travail. De fait, certaines décisions ne pouvant être reportées, c’était tout naturellement auprès du tout-puissant responsable de la sécurité que les autres ministères se tournaient. Et quand il n’arrivait pas à obtenir une réponse claire de la part du chancelier, Ralato tranchait, prenant sur lui de permettre aux dossiers du gouvernement d’avancer.
Ce dernier échange s’était pourtant presque déroulé de manière courtoise, Poféus se contentant de donner des conseils :
Je vois que le ministère de la Sécurité fonctionne comme une horloge. C’est très bien, Ralato.
Merci, Monsieur. Je ne fais que suivre vos pas.
L’autre gloussa, se gratta l’entrejambe, puis reprit dans un soupir :
Le monde change, les ennemis restent. Retiens bien ce que je vais te dire. Ne fais confiance à personne, tu m’entends ? PER-SONNE.
Parfois, même sans le vouloir, un subordonné ou une connaissance peut gaffer à un point inimaginable. Regarde les Stuffy, par exemple, qu’est-ce qui nous prouve qu’ils ne sont pas en train de fomenter un large complot pour s’emparer du pouvoir.
Je vous demande pardon ?
Ralato tombait des nues : les Stuffy, ourdissant une sédition en sous-main ? La chancellerie avait-elle accès à des informations particulières ? Poféus sourit et claqua deux fois des doigts. La porte du fond s’ouvrit et un couple entre deux âges vint s’installer sur le sofa près de la grande verrière. Petit détail important : ils étaient nus... et s’enlacèrent une fois enfoncés dans les coussins. Leur intention ne laissait aucun doute ni celle du chancelier, d’ailleurs, qui se leva tranquillement, déboutonnant le col de sa chemise. Tout en se dirigeant vers les amoureux, il précisa sa pensée :
« Ne t’inquiète pas, ce n’est qu’une idée sans fondement, juste une possibilité parmi tant d’autres. Comme tu les fais surveiller, je sais que tu garderas l’œil ouvert, mais... »
Il s’arrêta et se tourna une dernière fois vers son ministre.
« ... tes meilleurs ennemis peuvent devenir tes amis ou inversement. Ce n’est qu’une question de circonstances. Au revoir, Ralato. »
Remettant à plus tard la réflexion sur cette étrange remarque du chancelier, le Mental s’enfuit littéralement alors que Poféus dégrafait son pantalon, révélant ainsi qu’il ne portait pas de sous-vêtements.

Une main contre le hublot, Ralato laissait les flashs de couleur emplir sa vision, s’abandonnant à leur propriété hypnotique. Il se demandait vers quel avenir pouvait bien se diriger l’humanité. La paix de Poféus n’allait certainement pas durer aussi longtemps que prévu : le chancelier perdait la raison, les communautés risquaient de se réveiller et les Forces mentales étaient affaiblies à la suite de la campagne contre l’Exode. Malgré ses formidables moyens, le ministre se sentait bien impuissant à endiguer la tempête qui s’annonçait.
« Mais où est-ce qu’on va dans ce merdier ? »
Soudain, pendant moins d’une seconde, plusieurs petits objets verts translucides apparurent dans un éclair presque blanc, puis disparurent.

Ce n’était pas la première fois qu’il les voyait, c’était même de plus en plus souvent. Un peu de repos, voilà le seul remède que le docteur Ralato connaissait contre les hallucinations.

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