Mission encre noire Tome 22 Chapitre 282. Corps sous la direction de Chloé Savoie-Bernard paru en 2018 aux éditions Triptyque. Vous le regardez un peu chaque jour, vous le palpez, vous l'aimez ou le détestez, or nos peaux, nos muscles, nos nerfs, vous demeurent un mystère. Le corps est examiné sous toutes ses coutures dans ce recueil qui rassemble des grands noms de la littérature québécoise contemporaine. Chloé Savoie-Bernard se demande comment faire en sorte que ces corps qui nous habitent ou qui habitent ce recueil nous ressemblent ? Comment réclamer un regard sur soi et les autres qui en veut davantage que le simple constat biologique ou l'appel à la séduction ? On se laisse porter par les plumes talentueuses qui captent des moments d'habitation du corps, les à-côtés, le souvenir, les regrets, la souffrance, l'amertume, l'espoir, la concupiscence, la perte, la colère tumultueuse ou apaisée des amours défuntes. Chloé Savoie-Bernard est de passage à Mission encre noire pour en parler.

Extraits: «Anticiper, prévoir le pire au premier signe d'étrangeté ou de changement corporel me rapproche de ceux qui cherchent à contrôler l'incontrôlable, qui refusent d'être pris au dépourvu par les aléas de la vie. On trouve des noms pour décrire ces gens: «pessimistes», «angoissés», «paranoïaques», «Hypocondriaques». Je pense à eux et me dis que ces mots qu'on leur accole ne sont que des écrans qui masquent ce qui se cache derrière les paniques et les questions incessantes: une envie impérieuse, douloureuse, de se voir un peu mieux, de renverser l'enveloppe de chair et de sang afin de vérifier qu'on y est en sécurité. En d'autres mots, un besoin de s'assurer qu'on dépérit à un rythme normal, en toute connaissance de cause, et pas selon des termes qui ne sont pas les nôtres.»

Les biffins de Marc Villard paru en 2018 aux éditions Joelle Losfeld. Il fait froid sur Paname, l'humidité et le brouillard envahissent le soir les quais de Seine. Cécile arpente les rues de la capitale avec le Samu social. Elle s'occupe des sans-abris, des démunis, des gens qui vivent en marge. Tout son temps y passe, elle connaît son monde, tous ces vieux soldats de la rue, en particuliers ceux qui ont connu son père, le saxophoniste surnommé Bird. De guerre lasse, fatiguée, elle rejoint une autre association qui s'occupe des biffins, ces vendeurs en tout genre qui vivotent du côté de Saint-Ouen, au-delà du périphérique. La mort subite d'un SDF va bousculer l'équilibre fragile de son quotidien. Marc Villard humanise la rue crasseuse et plonge un regard noir et d'un réalisme stupéfiant sur la rue parisienne.

Extrait: «À peine entrée dans le logement, je me rends compte que j'ai le temps de dormir. Le briefing du coordinateur ne commence qu'à 20 h 30. Je retire mes croquenots et me glisse sous la couette. Saint-Michel. Les caméras de surveillance captent les marches insensées que certains commencent dès l'aube dans les couloirs de correspondance. Le but est simple, échapper au froid et ne pas se faire choper par les flics du métro. Mais je sais à quoi ils pensent. Ils veulent dormir, désespérément, qu'on leur foute la paix pour qu'ils puissent dormir et oublier toute la dureté du quotidien, la survie permanente et la quête effrénée de trucs à bouffer ou à boire.»

Animal Boy de Karim Madani paru en 2018 aux éditions Serpents à plumes. 13 novembre 2015. Paris. Le concert des Eagles of Death Metal vient de commencer. Alex croise quatre types qui portent de grosses doudounes à l'entrée. Toxico, il traîne aux abords de la salle de spectacle du Bataclan à la recherche de son prochain fix. Tout va très vite, les scènes de cauchemars gore se succèdent. Une jeune femme d'à peine 25 ans se retrouve dans ses bras. Elle a une large plaie au cou. Elle décède quelques instants plus tard, alors que la police et les infirmiers interviennent. Alex, junkie en manque devient malgré lui un survivant et compte bien profiter de la situation. Premier roman à s'emparer des événements de cette nuit tragique, Animal boy, titre tiré d'un album des Ramones, est un roman furieusement punk, à la vision décalquée et décapante de la jeunesse marginale parisienne. Karim Madani élabore un style d'écriture inventif, aussi énergique et déjanté que ses personnages. La violence initiale de l'attentat du Bataclan propage son onde de choc jusqu'au dénouement: No Future.

Extrait: «La nuit est longue comme les jambes d'un mannequin slovaque cocaïné. Alex est transporté d'urgence à l'Hôtel-Dieu, avec tous les autres blessés et estropiés. Une infirmière lui refile du rab de codéine et les néons, les murs blancs aveuglants et l'odeur écoeurante des couloirs aseptisés lui semblent soudain moins agressifs. les flics et les pompiers cavalent dans les corridors borgnes. Alex est allongé sur un de ces lits roulants aux roues grinçantes, juste à côté d'un jeune gonze qui s'est pris une balle dans l'estomac et qui attend que les blocs opératoires se libèrent. Sauf que cette saloperie de balle n'attend pas. Elle glisse le long de la paroi intestinale. Le gonze tourne la tête vers Alex. Les brancards ne sont qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Le gonze ressemble à Andy Warhol, mais en plus enveloppé. Il a encore ses lunettes à grosse monture sur le nez, détail qui semble incroyable à Alex. Il essaie de dire un truc à Alex. Mais de sa bouche aux lèvres fines ne sortent que borborygmes sanglants. Il fixe Alex de ses yeux vitreux.»

 

Agenda: 14 mai The Melvins au Théatre Corona à Montréal.